- Toi qui es un homme du monde, je suppose que le nom d’Arnaud Fleurent-Didier t’évoque vaguement quelque chose depuis, allez, deux bons mois ?
- Le désabusé delermo-houellebecquien ?
- Lui-même oui. J’ai immédiatement aimé son morceau France Culture justement, celui qui passe à la radio. Il a tout piqué à Vannier mais on s’en fout, c’est bien.
- Tu cites Vannier pour frimer hein ? En réalité t’as jamais rien écouté d’autre que son travail sur Melody Nelson.
- Exact, ouais… Tu sais que si les emmerdeurs faisaient du ski, tu viendrais de décrocher ton premier flocon là… Bon, comme j’ai malgré tout – n’en déplaise au Killy de la vanne (car où est Jean-Claude, vanne y est) – un minimum de probité intellectuelle, j’ai tout de même jeté un œil au Wiki du gars, et je peux te dire qu’en 1981, manière de célébrer notre naissance, il a sorti le morceau Rien qu’une pute. J’ai pensé que ça te plairait… Et d’ailleurs, pour en revenir aux poncifs autour de France Cul, j’aurais tout aussi malhonnêtement pu citer John Barry.
- Aucun rapport avec la Comtesse j’imagine ? Connais pas.
- Mais si enfin ! Le thème de James Bond !
- Connais pas non plus.
- Mouais… Tu as contracté une petite Flemingite, c’est ça ? Bref, passons, je me suis procuré l’album. En entier.
- Génial. De quoi tu parles ?
- Mais enfin ! De La Reproduction ! De Fleurent-Didier ! AFD pour les amateurs d’acronymes intimes.
- Pas évident… On pourrait le confondre avec l’Agence Française de Développement. Ou encore l’Association Française des Diabétiques. Voire même l’Alliance Française des Designers, si je ne m’abuse. A moins que ton type ne devienne une vraie institution lui aussi, il se ferait bouffer sur Google.
- Mec, je t’arrête tout de suite, tu viens précisément de jouer sur l’un des terrains qu’il affectionne.
- J’ai chanté sans m’en rendre compte ?
- Non, mais tu es entré dans le champ gravitationnel des références au présent…
- Wahou, c’est grave docteur ? Il faut que je passe chez l’apothicaire ?
- Deuxième flocon. Non, je ne dis pas qu’il faut nier le présent bien sûr. Et oui, les références générationnelles très marquées ont toujours quelque chose d’amusant et de flatteur dans l’oreille de celui qui les partage. On reconnaît le monde dans lequel on vit, on se sent mieux à sa place, avec le sentiment d’avoir en plus un peu de hauteur sur la situation. Celle qui nous permet nous aussi de taquiner le contemporain, s’en moquer gentiment et s’amuser de lui. Mais pas tant qu’avec lui en fait. Le problème de ces références, vois-tu, c’est qu’elles ont leurs limites.
- Ah ben il était temps que t’y viennes. J’étais à deux doigts de te gratifier d’un « Monsieur est philosophe ? ».
- Mes excuses, vous pouvez remiser vos doigts ô grand slalomeur de l’impertinence, vous qui jamais ne ratez une porte, tout schuss sur la piste du sarcasme. Bref, le problème disais-je, c’est que même si elles sont destinées à plusieurs millions de personnes, ces petits clins d’œil à la « vie actuelle » conservent malgré tout un aspect private joke qui, par définition et excuse moi du terme, ne font pas sérieux. Or, avant que tu ne me traites de pisse-froid comme ta moue me semble déjà l’indiquer, je précise qu’il existe à mon sens le bon et le mauvais « pas sérieux ». Et celui dont je parle ici interfère chez moi avec la recherche émotionnelle supposée.
- Et France Culture alors ? Elle en est bardée !
- Du tout bon mon gars. Et pas uniquement parce qu’il cite Lacan ou Schrödinger. Même « une SARL » devient joliment poétique dans ce morceau. Subtil ? Subjectif ? Toujours est-il qu’il n’en va pas de même dans Risotto aux courgettes… A la fois, au titre on sentait poindre le Bénabar qui sommeille en chacun de nous.
- Ne me dis pas qu’il a égalé le compositeur de La Pierrade ?
- Mais non, mais non voyons… Nous n’en sommes pas là. AFD est un garçon difficile à suivre. C’est même à se demander pourquoi tant de monde le suit désormais.
- Une certaine inclination au cynisme qu’on lui prête tant peut-être ?
- Oui, oh… Rien de bien neuf sous le soleil dans ce cas, le cynisme est en vogue, sinon tout le temps, du moins régulièrement non ? D’autant que le sien me pose question figure-toi. Car je comprends par là un penchant évident pour le deuxième degré, au risque de s’y complaire parfois.
- Comme un matheux avec les équations quadratiques ?
- Si ça peut te faire plaisir… Je m’explique. J’ai accouché d’une génération spontanée d’estime pour Arnaud – tu permets que je l’appelle Arnaud ? – et il m’en reste encore suffisamment pour que je ne puisse admettre qu’il ait composé toutes ses chansons au premier degré. Musicalement, s’entend.
- Ben alors ? Je croyais qu’il avait tressé ses fibres de rotin musicales, à la façon de l’artisan que tu connais vaguement ?
- Si seulement mon ami ! Que n’a-t-il poussé l’illustre copie tout au fil de son disque… Mais non, il a fallu que monsieur pioche dans un répertoire beaucoup plus large de la variété française. J’ai parfois senti les souffles de Véronique Sanson, Dalida, Michel Berger, Enzo Enzo, voire même Gilles Gabriel vrombir dans mes tympans le temps d’un pont ou d’une montée. Soit, il y a pire. Mais au-delà de cette filiation plus ou moins perceptible, la plupart des titres sont globalement décevants. Ne sois pas trop exigeant, typé Gainsbourg comme France Culture, les chœurs tendance Atom Heart Mother en plus, sort son épingle du jeu. L’origine du monde, Je vais au cinéma se laissent bien écouter. Risotto aux courgettes aussi d’ailleurs, nonobstant une partie des paroles et les deux claquements de fouet en guise d’illustration sonore aux paroles « Qu’on le fouette »… Tiens, tu vois, ces coups de fouet : ils sont trop nuls pour avoir été placées là au premier degré. N’empêche, fort de ce postulat, ils n’en deviennent pas moins nuls. L’intention de l’auteur, seule, est justifiée. Et que dire d’Imbécile heureux ! Je ne sais pas, peut-être est-il nécessaire de ressentir en plein les élans de gratitude propres à un nouvel émoi amoureux pour supporter ce morceau ? Moi, je n’ai pas pu.
- Bon, en gros, cet album est une merde quoi.
- Non. Vraiment, je ne peux pas me résoudre à un jugement aussi lapidairement négatif. Certes, c’est une déception. Disons que, dans la mesure où il me suffit de me trouver en présence d’un émetteur radio pour entendre la chanson qui me plait, je pourrai sans doute désormais m’économiser l’effort de glisser ce disque dans une platine, voilà.
- Mouais… Tu vas me faire croire que tu ne l’as pas téléchargé illégalement ?
- Ca va, c’est bon Hermann Maier. Je plaide coupable. Je m’épargnerai un double-clic dans ce cas… Cela dit, la pochette, qu’on dirait tirée d’un film de Rohmer, est jolie.
- Hum… Sans doute. Je t’ai dit, je suis pas cinéphile.
Harry Kelm/Kelm Harry

![laura_veirs[1]](http://jappeadmin.files.wordpress.com/2010/02/laura_veirs1.jpg?w=320&h=209)
