
Rien de plus terrible qu’un paralytique… Vous savez, celui sur qui a soufflé l’odeur boueuse de la pétrification. J’en suis, moi aussi, à mes heures; crampes du visage, rigidité dans la bras, lourdeur de granit qui m’enfonce dans le matelas, ankylosé à tous les étages du corps humain. Parfois c’est un embarras tel que je me laisse tomber en espérant qu’un courant de fond me ramène sur le sable. Parfois le sang fait fourmiller mes membres comme un vin de vigueur et il se distille alors jusqu’à mon gros orteil bleu.
Mais les pétrifications les plus longues vous viennent toujours de vos amis. Je ne parle pas pour ceux dont le pas de vis du désir n’achoppe sur rien et tourne sans jamais avancer, ceux-là, le silence se charge de les travailler au corps et avec un peu de soin, nous pourrions voir la mousse verte se former à la commissure des lèvres. Ils sont comme des gobelets en plastique fendus. Personne ne versera jamais plus ne serait-ce que l’ humble sous-marque de Fanta sur ces fines parois d’un blanc sale.
Il y a donc de ces amis intimes qui brûlent vos terrains, éventrent vos matelas et alors que l’ultime bûche calcinée fait crouler les fondations de votre maison , il naît bizarrement en vous une petite joie méchante et un amour inconsidéré pour le criminel. Et vous, un peu à l’écart, dans l’odeur nocturne du chèvrefeuille, en contemplant le spectacle rougeoyant de la destruction, vous vous dites encore une fois tout est bien.
Voilà la grande sécheresse qui galope.
Lorsque j’écoute les albums de Kevin Barnes, je n’arrive plus à faire de musique. Le Miles Coombes hiberne en moi, chaudement isolé du rude hiver créatif sévissant à l’extérieur.
Of Montreal agit sur moi comme un acide puissant qui rongerait le seul endroit à préserver nécessairement pour créer. Il me déprécie, il me réajuste à ma vraie hauteur, me fait désespérer d’être moi, m’entraîne dans la passion triste de la comparaison. Et j’ai beau savoir logiquement que cette comparaison est absurde et ne m’apporte rien, je la sens pourtant monter en moi, cette douce injustice dont je vais me recouvrir les épaules douillettement. Car le sensation d’injustice est souvent chaleureuse et consolante. On se blottit en elle, libéré du fardeau de vouloir. On murmure des mots rôtis comme « petite maman, petit papa » et alors quoi… on sent pourtant toujours les courants d’air sous la couverture… on se sait laid et niaiseux mais c’en est que plus bon d’accuser la destinée pour cette disgrâce supplémentaire. Forcez cette définition de l’injustice vingt fois et vous aurez un album entier de Fuzati livré avec ses post-ados de fans résidant au CROUS.
Et comme un malheur n’arrive jamais seul voilà qu’un auteur m’ôte le pain de la bouche. En fait, il me l’avait enlevé depuis le XIXème siècle mais mon inculture ne s’en était pas encore rendue compte. Je viens donc de m’apercevoir que non seulement Kierkegaard habite chez moi , mais couche aussi avec ma femme et mange dans mon bol Ikea. C’est comme si sous chaque page Sören me murmurait « T’étais pas né». La distinction de l’éthique et de l’histoire n’attend plus de héraut, elle fut faite dans le Post-scriptum aux miettes philosophiques dont je vous livre un extrait :
« Si quelque chose en ce monde peut apprendre à un homme à oser, c’est l’éthique qui apprend à tout oser pour rien, à tout oser et, entre autres choses, à se dérober aux caresses enjôleuses de l’histoire mondiale pour n’être rien. Non l’objection révèle du courage et de la noblesse justement parce qu’elle est éthique; elle dit: l’éthique est quelque chose d’absolu et occupe en nous, de toute éternité, la position la plus haute, et tout ce qu’on ose hardiment n’est pas à moitié gagné, car il y a des choses que l’on ose ainsi, par quoi beaucoup est perdu. D’ailleurs une entreprise osée ce n’est pas un mot ampoulé ou une vive interjection, mais un travail pénible; une entreprise hardie n’est pas une proclamation tumultueuse, si présomptueuse soit-elle, mais une consécration silencieuse qui sait, qui n’anticipe rien, mais engage tout. C’est pourquoi ose, dit l’éthique, ose renoncer à tout, et en particulier à ce commerce distingué et pourtant décevant avec la contemplation de l’histoire mondiale, ose devenir rien du tout… »
Vincent


