Aboiements & Tocades

Archives pour juillet 2009

Où l’on voit un ouvrier donnner un bon coup d’échelle dans la tête creuse de Bertolt Brecht

In Ruminations on juillet 1, 2009 at 11:56

Staline à Budapest en 1956

Je jure et je crache devant moi en levant la main, si vraiment il le faut, mais il le faut puisque cette affaire est importante, alors je lève haut le bras et confesse n’avoir jamais recherché ni même encouragé personne à se rendre dans ces sombres cloaques de la bêtise culturelle qu’on nomme plus communément théâtres. Je vous entends d’ici oreilles merdouilleuses, semeur de gravier pour bouches ouvertes, « L’attaque est trop massive pour porter, qu’il traite d’un auteur qu’il n’aime pas, soit, mais rejeter tout d’une pièce le théâtre c’est comme juger l’informatique diabolique parce que son propre ordinateur vient de lâcher… ». Ainsi ratiocinent, distinguent, et jugent les eaux usées. Moi et mon front bas de Gaulois, nous pensons comme l’on écrase une mouche agaçante ; d’un geste vif, disproportionné, qui cependant atteint sa cible.
Mais juste pour soulever un peu le voile de la vieille et observer ses parties défraîchies, au passage, puisqu’il ne saurait être question de cela dans le texte, rapidement, en survol, puisque je veux ménager votre ennui : Se rendront-ils compte un jour que l’avant-garde est devenue sens commun, que leurs pseudo-provocations s’expriment -en grands gestes pathétiques à trouver leur pleine expression- dans la publicité sur un mode humoristique, que les classes bourgeoises ou moyennes qui seules se rendent aux représentations s’attendent depuis cinquante ans à ce qu’on leur remonte les bretelles, qu’enfoncés dans leur fauteuil ils jouissent même de ce qu’ils pensent être leur ouverture d’esprit, leur libéralité ?
Au théâtre, tout le monde est d’accord puisque l’on se retrouve entre soi. Je demande pour ma part le droit de ne pas vouloir être sauvé, qu’il me divertisse mais qu’il ne me tienne pas la main pour penser, qu’il éveille des images foisonnantes de sens mais qu’il me laisse le soin de l’interprétation si toutefois j’en veux établir une.

La belle histoire que je vais vous conter, prenez-la pour un symptôme ou mieux une parabole, son sens est étagé comme un mille-feuille. J’en ai bloqué le souvenir sans savoir quoi en foutre tant il me paraissait délicat de ne pas trahir la richesse de cette scène.
L’époque remonte à mes années estudiantines, période d’apprentissage sur lequel un teuton aurait pu suer cinq cent pages de merdasse fantasmée, alors que moi qui en ai la souvenance nette comme la pointe aiguë d’un poignard je vous avoue être bien content de m’en être échappé. Je ne sais comment au juste, je me trouvais devant la représentation d’une pièce de Brecht, jouée par des étudiants qui faisaient partie de cette mouvance que l’on appelle théâtre de rue. Vous savez, ces personnes qui veulent réenchanter votre quotidien comme au bon temps de la Commedia, des tréteaux, et de l’anathème de l’Eglise. Le théâtre dans la rue bouscule l’espace institutionnel et les barrières sociologiques, à mi-chemin entre le mime doré qui se met en mouvement quand on lui jette une pièce et les ONG qui veulent vous faire signer des pétitions humanitaires qu’on tente d’éviter à la sortie des métros- un festival comme Chalon dans la Rue étant l’occasion pour les étudiants de se bourrer la gueule avec un alibi culturel car, clairvoyants jusque dans leur stupidité crasse, ceux-ci comptent malgré tout plus sur les joints et la vodka pour réanchanter le monde que sur la magie du théâtre.
Les miens étaient des militants timorés. Ils avaient délocalisé leur scène dans le grand escalier qui menait à la BU au sein même de la Fac réduisant grandement les risques de ce prendre une baffe par un passant excédé. Je ne suis plus bien sûr, mais je crois qu’il était question d’ouvriers pendant la seconde guerre mondiale, et pendant qu’à l’arrière-plan les étudiants-ouvriers faisaient des airs-besognes, mimant un travail à la chaîne astreignant et aliénant, un acteur sur le devant de la scène menait haut un réquisitoire contre la bourgeoisie et pour la victoire prochaine de la classe prolétarienne. Mais celui-ci ne put finir. Il fut bientôt arrêté par une voix plus forte et mieux placé.

« Pardon ! »

Tous les yeux se tournèrent vers ce qui semblait une caricature d’ouvrier en casquette, moustache et échelle à l’épaule. Ah ! me dis-je, voilà qu’il nous joue le fameux coup de la distanciation, je parie mon avenir que cet ouvrier est un acteur dont le rôle est de nous faire comprendre que tout cela n’est qu’une pièce. Mais l’homme à l’échelle insiste.

« Pardon !! C’est bien beau de s’amuser, mais j’aimerais passer… »

Stupeur chez les acteurs, certains stoïques continuent à jouer mais, dans le fond, des ouvriers-étudiants se relâchent dans leur air-travail, un peu honteux comme peut l’être une fille surprise en train de jouer à la dînette à un âge avancé.
Puis le mot terrible tombe.

« Y’en a qui travaillent ici !!! »

La pièce s’arrête vraiment. Revoilà le réel. On essaie une riposte.

- « Mais nous aussi, Monsieur, nous travaillons ! »
- « Eh ben on dirait pas. Il faut que je passe là… »

Les spectateurs, préférant les mœurs plus policés des ouvriers de fiction et leur langage enlevé, se mettent soudainement à huer le goujat. On se ligue bizarrement contre celui dont on se faisait le représentant. L’autre à l’échelle, tête de mule, se fait un passage, rouge de colère et d’indignation, finit au-dessus de l’escalier par lâcher un destructeur:

« Amusez-vous bien ! »

On entend fuser des « Quel connard » et autres « Ta gueule » vertueux et outrés, puis l’on revient gentiment aux ouvriers sympathiques de la seconde guerre mondiale.

J’ai, sur le moment, pensé à un cours de Aron sur Marx qui dit ceci : 

« Dans le cas de la bourgeoisie, ce sont les bourgeois qui sont les privilégiés, eux qui dirigent le commerce et l’industrie, eux qui gouvernent. Lorsque le prolétariat fait sa révolution, ce sont les hommes qui se réclament du prolétariat qui dirigent les entreprises commerciales et industrielles et qui exerce le pouvoir. La bourgeoisie est une minorité privilégiée, qui est passé de la situation socialement dominante à l’exercice politique du pouvoir ; le prolétariat est la grande masse non privilégiée qui ne peut pas devenir en tant que telle la minorité privilégiée dominante… La formule « le prolétariat au pouvoir » n’est qu’une formule symbolique pour dire : le parti ou le groupe d’hommes qui se recommande de la masse populaire. »

Et j’ai aussi songé à la copine d’Ignatius qui, dans La Conjuration des imbéciles, partait dans le sud des Etats-Unis réapprendre des blues traditionnels à des vieux Noirs qui avaient autres choses à penser et à chanter.

Vincent

La dissertation sans peine

In Philosophie, Ruminations on juillet 1, 2009 at 11:00

Belle prise de poisson[1]

S’il était une bien mauvaise habitude de pensée aux environs de tout ce qui se prétend approximativement lettré, nous devrions citer cette manière khâgneuse de débiter des sornettes mal achalandées et inadéquatement ficelées façon dissertation de culture générale. Ce matin encore, lisant le journal sur mon fidèle écran vintage (inutile de penser que cette phrase n’est d’aucun intérêt), un merveilleux texte du non moins remarquable Monsieur la résilience (peut-être d’ailleurs certains d’entre vous l’auront-ils parcouru). L’affaire traitait de la théorie de l’évolution. La justice (dont je suis féru, personne je veux le croire n’aura l’audace d’en douter) m’enjoint à transcrire ici liminairement les circonvolutions d’une argumentation imparable (à tout le moins). Monsieur machin-chouette se propose de montrer qu’une espèce trop bien adaptée péricilite, avec force exemples, autrement dit que les trop forts ne survivent pas toujours (sous entendu jamais, tremblez Marines). Si la mécompréhension de notre bon docteur est plus qu’évidente (car l’adaptation est, par définition, la condition de la survie de sorte que la dépérissement par surpopulation constitue bien un cas d’inadaptation), là n’est pas le noeud, le sel de notre histoire.

Prenons de la hauteur (hop !), on ne se pique pas de philosophie pour ruminer de l’herbacée à la volée tout de même. La recette d’une bonne pensée s’enracine sur un goût immodéré pour le paradoxe profond, de quoi opiner du chef, la lèvre tremblante d’un léger soubresaut, oeil au ciel : « Ah que c’est beau ! ». Ledit paradoxe doit violenter le sens commun ou mieux, débiner du théorème. Cette condition est, dans l’exemple présent, bien respectée. L’obtention d’un aussi grandiose résultat demande des fondations sûres. En premier lieu, une incapacité notoire à comprendre. En second lieu, un usage ambigü au possible de concepts ressortissant à un autre champ (En passant, Lacan était un orfèbvre de la discipline. S’il fallait retenir un quelque chose de son salmigondis, l’utilisation psychanalytique de l’algèbre fournirait un paradigme idéal), ici, survie, adaptation, force et démographie se mélangent sans contrainte ni ménagement. L’effet efficace supposant de mettre à bas le prestige d’une conception partagée. La dissertation khâgneuse tire sa puissance d’une quadruple racine : la malhonnêteté (a.k.a. l’amour de la publicité), le flou logique (autrement nommé saut de catégorie), la hardiesse (le défi aux étoiles dans un bac à sable) et, enfin la tempête dans un verre d’eau. Elle sera pourtant, on s’en doute, insuffisante. Son objet reste délicat à cerner, il est généralement critique, remarquez. A l’instar de notre inénarrable art contemporain, l’ensemble doit donner à se gratter en passant. Il convient d’être digeste et frappant comme un slogan, en conséquence de quoi, le titre devient l’élément essentiel du dispositif. Tout uniment, la supercherie doit pouvoir demeurer discrète. En ce but, deux méthodes sont possibles : la loghorrée verbeuse (ou méthode universitaire américaine importée depuis l’hexagone), il s’agit de la version prétentieuse adressée aux intellos en mal de sensations, ou la simplicité imparable (destinée aux dilettantes de la pensée, trouvant là une moelle inespérée de fin de banquet bourgeois). La conclusion aura la tournure d’une moraline limpide dans le second cas, d’une invitation au philosophe de l’avenir dans le premier.

La culture sans en avoir, la pensée sans en avoir. Rien de très grave, sinon la normalité bien engagée du processus. C’est donc à vous, chers lecteurs, de porter haut le flambeau de la réflexion. La science le prouve, l’homme est seul maître de son destin.

Bloombloom