Aboiements & Tocades

Archives pour septembre 2009

Les galanteries de Roman Polanski

In Littérature, Ruminations on septembre 29, 2009 at 9:36

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Le passé est le tain qui tapisse le fond de nos miroirs.

Voyez l’histoire de Polanski et de ses hôtes suisses qui, plus à un cliché près, lui ont sonné l’heure des comptes. Il n’est pas question de savoir s’il mérite ou non d’être jugé, arrêté ou s’il y a prescription, non. Le petit chose qui a attiré mon attention, c’est un article paru voilà un peu plus de 30 ans dans la presse (populaire, dirons-nous). Et force est de constater que de tels propos (à tort ou à raison) ne seraient même plus imaginables aujourd’hui.

- Extrait d’un article paru dans « Paris Match », avant la cavale du réalisateur :

« La jeune « victime » pervertie par Polanski n’était pas si innocente…
Samantha G. (son nom ne peut être divulgué puisqu’elle est mineure) est une Lolita en T-shirt, à qui des formes bronzées donnent nettement plus que son âge, d’ailleurs plus près de 14 ans que de 13. Au cours d’un interrogatoire de quarante-cinq minutes, elle a reconnu avoir eu, avant sa rencontre avec le metteur en scène, et au moins à deux reprises des rapports sexuels avec un boy-friend de 17 ans. A noter que celui-ci n’a pas été poursuivi. Elle avait aussi déjà, beaucoup plus jeune, expérimenté la drogue que Polanski lui aurait fait absorber dans la maison de l’acteur Jack Nicholson. »

Je ne vais pas vous faire l’affront d’un commentaire de texte, vous êtes assez grand pour tirer sur les mots et voir où ils mènent.

Aujourd’hui, on ne verrait dans cette affaire qu’une gamine droguée et violée, par un gusse de 23 ans de plus qu’elle. Point final.

Il y aurait bien entendu quelques personnes pour crier à la victimisation à outrance d’une pré-pute qui l’avait bien cherché, mais de telles affirmations ne trouveraient plus d’écho dans les médias mainstream. Et il ne s’agit pas de politiquement correct mais d’un point dur d’évolution des moeurs. A la fois dans le domaine du statut de victime et dans celui des rapports hommes/femmes.

Voyez aussi cet opuscule de John Nau (d’aucuns m’accuseraient de faire une fixette ? Attendez que je parle de Kerouac !) intitulé Les Galanteries d’Anthime Budin. C’est une vengeance de l’auteur contre l’un de ses anciens amis qui l’a squatté et arnaqué d’un petit paquet d’argent. Nau écrit un livre hilarant dans lequel l’ami en question devient un personnage ridicule.

Mais ce n’est pas mon propos.

Nau (1860 – 1918) décrit les aventures d’Anthime à la Martinique et sur d’autres îles. Il a lui-même vécu dans plusieurs lieux ensoleillés de l’Empire français.
Deux choses frappent dans son récit : l’absence complète de haine ou de mépris envers les Noirs, en même temps qu’une absence complète d’engagement pour l’amélioration de leur sort : il relève à peine (et encore faut-il faire appel aux astuces du commentaire littéraire) un lancer de peau de banane sur un jeune serviteur.

Il ne se moque pas d’eux en tant que Noirs. Il ne se moque que de personnages, et surtout de Blancs, finalement bien ridicules ainsi exportés sous des latitudes inappropriées.

Un tel livre ne pourrait pourtant pas être publié ni même écrit aujourd’hui : son attitude dépassionnée quant à la colonisation et à la domination de fait des Blancs sur les Noirs en cette période en ferait un intouchable.

Pourtant…
Pourtant on observe régulièrement des supporters lancer des bananes sur des joueurs Noirs.
Pourtant on entend des artistes et des politiques défendre un violeur au nom du droit d’asile, de la prescription, du mérite…

Mais on sent que ces exemples ne sont que des exceptions à un ordre des choses qui a changé. Parce qu’ils nous choquent dans leurs formes passées comme contemporaines.

On trouvera toujours de quoi illustrer toutes les thèses, des plus foireuses aux plus pertinentes.
Il n’y a que la confrontation au présent, à cette impalpable opinion collective, pour savoir ou se trouve la ligne tortueuse qui marque notre territoire moral.

Il faut lui donner quelques victimes en pâture pour que se montre le point de vue de notre époque sur le monde. Les lui jeter à la gueule pour qu’il bouge. Dans un sens bien étrange parfois.

Mais c’est une autre histoire.


N.

Broadcast and the Focus Group investigate witch cults of the radio age

In Bilan de compétences, Musique on septembre 24, 2009 at 9:23

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Je les croyais mourrus, dessechés dans un sous sol de chez Warp, Trish Keenan prenant la poussière comme ces poupées géantes dans les remises des grands magasins. C’est ça aussi de s’en aller sur une compile et de tout laisser en plan. Je m’étais fait à l’idée de les commémorer, de les aduler comme de chers disparus. Et puis voilà qu’arrive la nouvelle : In advance of our forthcoming full length next year we have a new mini-album available to download – ‘Broadcast & The Focus Group Investigate Witch Cults of the Radio Age’…. it’s a collaborative effort with our friends The focus Group of the Ghost Box label.

Un vrai album rien qu’à eux l’an prochain, sûrement avec une tournée (Yummy !) et un mini-album en guise d’amuse-bouche bricolé avec des copains. J’ai vite mis « Lecture » pour faire couler le miel dans la gorge de mes oreilles, la voix de cette chanteuse à laquelle tu as d’abord envie de mettre un coup de pied au cul à cause de sa diction mécanique et son chant bizarre mais qui te prend par la main pour t’emmener sur les hauteurs de 60’s électronisées, d’innocence sombre et de froideur aphrodisiaque.

J’ai été un poil… désappointé. C’est un peu comme de voir un groupe derrière un écran de fumée (la reverb’) sur lequel on projetterait des images issues d’un programme destiné à la lobotomie en douceur ou à l’éveil des alzheimeriens par les sensations champêtres.

Tout y est : les canards, les mouettes, les BO d’émissions de télé d’un autre âge, etc.

Du coup je suis allé chercher un peu qui était ce mystérieux « The Focus Group » et je n’ai pas été déçu. Il offre, et je cite leur maison de disque, un programme varié d’activité musicale à des fins éducatives et rituelles…
De la musique homéopathique…

Revue :

Intro : Ben c’est une intro : pas long, ça pose une ambiance asiatico-mystère.

The Be colony : Trish is back ! Ca fait plaisir de l’entendre. Un petit abus sur les effets, mais on s’apercevra vite que c’est une constante du disque. Ici les coupables sont une reverb et un rotary qui officient avec la légèreté d’un Rocco dans un film d’amour. Le morceau reste quand même bien agréable.

How do you get along sir : Le batteur est là aussi ! Ah non… Ah mais c’est fini.

Will you read me
: Ah si il est là mais il enregistre dans le studio d’à coté en fait. On le devine plus qu’on ne l’entend… La partie synthé / guitare part bien, mais elle n’est là que pour annoncer :

Reception Group Therapy : On aime le préliminaire chez Focus. D’ailleurs ce morceau n’est qu’un prélude à :

Quiet Moment : Des sons comme on les aimes, des claviers un peu cradingues, des aigus saturés, quelques voix angéliques nous inquiètent, mais pas trop longtemps, car :

I see, So I see so : Ca commence comme du Broadcast, puis les claviers joliment saturés laissent place aux mouettes et à des cordes pincées, troubadouresques. Dans le refrain, j’ai vérifié, c’est bien l’air de Il est né le divin enfant. Et c’est pas parce qu’il y a des mouettes qu’on va faire semblant de pas l’entendre ! Ah ben tiens, c’est fini aussi.
Pour vous repérer, ça fait pas dix minutes de musique et on a déjà sept titres. Bon, c’est de l’art, et même un collaborative effort… Alors effortons.

You must Wake : Un petit coté Debussy. Je sais pas pourquoi c’est lui qui m’est venu, mais c’est comme ça. C’est tous ces animaux aussi…

One million years ago : Encore un bout de l’intro de l’intro de l’intro de l’intro… mais en deux minutes au lieu d’une. Plutôt joli.

A Seancing Song : Enchainement sans douleur, la même atmosphère et la voix comme filtrée par le système de son d’un vieux film. Pas Le Flic de Beverly Hills, non, encore plus vieux, avec des téléphones qui font drinnnng ! D’ailleurs il y en a un qui sonne. C’est une bande son des années 50. Le tremblottement du rotary devient plus acceptable.

Oh you chatterbox : Le batteur est de retour, malheureusement il joue avec un claveciniste et un flutiste… Et puis une mouette crie et passe dans des filtres qui lui font mal.

Drug party : ‘Gad’ donc tous les effets que j’ai dans une si petite boite ! C’est dingue non ? On pourrait jouer avec des rires et puis des aboiement, ça ferait un truc flippant à la Lynch mais pour les oreilles…Le batteur sauve l’honneur.

Libra, the mirror’s minor self : Une belle partie de chant posée sur un lit pas trop bruitiste… On nage dans l’éther tel le Duc dans le ciel de Los Angeles.

Love’s long listen in : Enchaîne directement derrière le morceau précédant…  Le changement de titre se fait à l’entrée de la batterie. Toujours ce vieux fond de radio-bollywood, flutiau moche et gammes en guimauve…

We are after all here :  Un peu entêtant. Des voix se superposent au loin (ça c’est pour justifier le titre). Une mouche bourdonne (mais en fait c’était des effets sur une vraie voix). Bof.

A Medium’s high : Marre des angelots et des cloches. Il y a des bruits d’ordinateur en plus. L’atmosphérique à deux balles, je passe. (ça me fait penser qu’il faut que je vous dise : le disque Riceboy sleeps de Jonsi and Alex est bien  agréable, comme une bonne bouteille de whisky dégustée dans un jacuzzi, sous les étoiles brillantes d’une nuit islandaise)

Ritual – looking in : des alarmes… Est-ce pour prévenir de l’arrivée d’un morceau enfin broadcastien ? Ça commence bien, le batteur reprend les devants dans un groove brisé dont il a le secret. Ca tourne, ça tourne et puis ça passe. Encore cette flûte… Ah, des canards !!!

Make my Sleep his song
: J’aime bien le titre. Ça démarre diaphane, nordique… C’est chanté du fond d’un fjord.  On entend l’eau clapoter et puis ça veut faire peur. On imagine assez bien Yoga en train de plonger pour aller déposer une rose a sa maman (cf. Les chevaliers du Zodiaque, on fait comme on peut). Et puis ça va nulle part…
Ah si, vers un morceau à la Emilie Simon :

Royal Chant. Honnête. Jusqu’à ce que des chiots (numériques) gémissent.

What I saw : choeurs & oiseau.

Let it begin – Oh joy / Round and round and round / The be colony – Dashing  Home.
Cousteau ; Arthus-Bertrand, National Geographic, Planète…. tous, ils sont là. Pas Broadcast.

Bien sûr, ça doit s’écouter d’une traite et les ambiances s’enchaînent. Mais vous l’aurez compris, ça tombe un peu à plat.  Trop concept album. Ça fait bien plaisir de savoir qu’ils ne sont pas foutus, mais on attend le vrai disque l’an prochain. Je plains juste un petit peu les fans US qui se sont rués sur les billets si c’est pour bouffer un concert Vol au dessus d’un nid de coucou.

Pour finir, ce mini album sort (sur des bouts de pétrole) fin octobre.
Pour les fétichistes seulement.

Un petit extrait vidéo, condensé de The Be Colony :cliquer ici

Obokin

My Bloody Ears

In En vrai, Musique on septembre 19, 2009 at 5:22

My Bloody Valentine. Vous vous rappelez ? Ils sortaient l’album Loveless en 1991, alors que l’on gagnait des billes dans la cour de récréation. Une prouesse de rock bruitiste et expérimental, mélangé avec de la pop en souplesse. Un album qui les place au rang de mythe éternel du rock international.

Après, moi, j’en sais rien de ce qui leur est arrivé. Faut juste savoir que pendant deux décennies, c’était le silence radio. Kevin Shields, le leader du groupe, a bien essayé de trafficoter deux-trois chansons dans un studio anglais en sous-sol pendant tout ce temps…  Mais les morceaux ont eu du mal à monter les escaliers et se seraient arrêtés, essoufflés, avant de passer la porte du rez-de-chaussée.

Et puis son téléphone portable Ola (d’Itineris ) a sonné. C’était la Route du Rock de Saint-Malo pour un plan concert. D’accord pour le mois d’août. Date exclusive en France. Sympathique, Kevin accepte d’encaisser un cachet de moitié inférieur à celui qu’il désirait au départ.  Alors là on se dit que tout ça, c’est bon esprit.

C’est une nuit bretonne fraîche et claire, apprêtée, qui daigne accueillir nos vieux rockers angliches. L’ambiance est au rouge sang. Lumière rouge uni, batterie et guitares rouges. Kevin gratouille en souplesse, histoire qu’on voit un peu, et quasiment sans plaisanter, j’ai cru que le rouge sang de mon vrai sang sortait doucement de mon oreille, par gouttelettes, après avoir encaissé l’onde de choc. Intenable ce merdier. Vite les boules Quiès ! Hop, Hop. Mais bordel, elles ne me servent à rien ! Après réflexion, tout ça me paraît logique. Qu’est-ce que tu veux que deux petites mousses s’opposent à un réacteur d’A-380. D’autant que j’ai la tête dedans. Alors je m’éloigne du devant de la scène et me retrouve tout au fond de la plaine, à côté de la régie. J’appuie simultanément avec mes deux index sur mes bouchons, de manière à les faire entrer au plus profond de mes oreilles. Cause toujours. Je reste vulnérable et prie pour que mes tympans ne se réveillent pas avec une gueule de bois comme ça demain matin, ou pour qu’ils se réveillent tout simplement. La saturation des guitares et leur son crunchy ont pris en otage l’atmosphère, peut-être les astres aussi.  Un promeneur du soir sur la lune reconnaîtrait à n’en pas douter un morceau de My Bloody… Ouest France rapportait d’ailleurs le lendemain matin que le concert s’était fait entendre jusqu’à la côte bretonne, soit à une vingtaine de kilomètres de là. Preuve que c’est pas de la blague tout ça !

Il a fallu du temps avant d’ « entrer » dans le concert. Car passé le deuil imminent de mes tympans, l’ambiance visuelle n’était pas terrible non plus : pendant quinze minutes, le jeu de Kevin Shields consistait autant à gratouiller qu’à interpeller nerveusement un ingénieur du son pour lui faire comprendre que là ça ne va pas du tout, mais alors DU TOUT !! Cela dit il pouvait s’y attendre le Kevin : quand on empile quinze mille couches de guitares, y’en a bien une qui s’enclenche mal ou qui s’oublie…  Et puis, en bon précurseurs du shoegazing, fallait pas non plus s’attendre à un mouvement de trop de la part des musiciens ; Kevin et Bilinda occupent le devant de la scène et ils nous apparaissent comme des pantins raides sur les jambes de bois dont seuls les poignets sont timidement animés. A suivre leurs regards, on a même l’impression que la musique vient de leurs chaussures et que les guitares nous la joue incognito.

Ah ! My Bloody…. Il a fallu du temps pour t’apprivoiser…  Car lorsque tu envoyais tes grosses nappes de guitares sur fond de train rythmique inarrêtable  dont le batteur était le chauffeur fou, on ne pouvait entendre la moindre voix. Pourquoi pousses-tu le vice de jouer si fort, jusqu’à te couvrir toi-même, te faire hara-kiri en public ? Merde, les voix, la Soupline de ta musique, la respiration, le côté pop légère qui vient contraster avec les vrombissements sonores dont tu as le secret, comment peux-tu les éluder ainsi ? J’avais besoin de ça pour t’apprécier, My Bloody.

J’ai fini par t’aimer, mais par petites gouttes. Ce n’était pas plus qu’une petite amitié de vacances.

Théo J.

Une vie bien Kazanière

In Littérature, Tocades on septembre 18, 2009 at 9:01

Kazan arrangement

L’autre jour, alors que je profitais d’un repos qui n’avait rien de mérité devant ma télé (ce mot entache, certes, d’une certaine culpabilité mais l’usage – qui se voudrait plus noble – de l’expression « petit écran » me semble équivalent à « personne à mobilité réduite » pour désigner un handicapé moteur), j’ai bien ri en voyant notre éternel Apollon national, le céréalement bien nommé Marc Lavoine – qui sous les feux des projecteurs et du fond de teint Canal+ n’en finit pas d’avoir la tronche de ses vingt-cinq ans en plus mûr – expliquer que le morceau « Je rêve de ton cul » – clôturant son dernier album tout fraichement pressé, comme, on se plait à l’imaginer, son pamplemousse rose chaque matin – est un plaidoyer en faveur du pulpeux (on reste dans l’agrume comme parfois les borilles) si honteusement délaissé de nos jours au profit d’une chair terne recouvrant à peine les os qui la soutienne. J’ai bien ri disais-je, parce que selon ce sale mouchard de Google Images, Mme Lavoine, Sarah de son prénom et que je salue bien bas au passage (chère Sarah n’hésitez pas à demander discrètement mon numéro de téléphone en commentaire de cet article, je vous le ferai parvenir sous pli discret orné de dizaines de roses blanches triées sur le volet pour la délicatesse de leur fragrance), Madame Lavoine donc, n’a aucune leçon à recevoir des mannequins sévissant dans la presse féminine ou autres panneaux publicitaires.

Attention, il ne s’agit ici ni de fustiger Sarah pour sa plastique, ni Marc pour son goût sûr et affuté. Nous n’en attendions d’ailleurs pas moins d’un digne représentant de l’Eros à la française. Du tout bon pour notre rayonnement  culturel.

Non, je me suis juste amusé de cette petite forme d’hypocrisie si ordinaire et condescendante. D’autant que le pauvre bougre n’a certainement pas menti au sens strict : bien sûr que les dérives « pro-ana » sont à condamner sans sommation, et puis, il ne s’attendait sans doute pas à ce qu’une journaliste veuille faire du genre en s’intéressant à cette chanson anodine et dont le rôle premier était probablement juste de permettre de dépasser la barrière psychologue des dix pistes, manière commode et efficace – surtout en ces temps de disette sur le marché du disque – de donner à l’auditeur l’impression qu’il en a pour sa TVA.

S’il y en a un en revanche qui n’hésite pas à appeler une chatte une chatte (à moins qu’il ne s’agisse d’un « organe femelle de copulation », dixit Wikipedia), c’est bien le formidable Elia Kazan dans son roman intitulé « L’arrangement ».

Ce livre qui, selon Steinbeck, « pourrait bien ramener un peu de dignité au roman », est le témoignage édifiant et sans concessions d’Evangeleh Arness, alias Evans Arness, alias Eddie Anderson, homme marqué du sceau du succès qui, la quarantaine passée, est bouleversé par un choc d’ordre sentimental, prend conscience de la mascarade qu’est sa vie et entreprend progressivement de la démanteler pièce par pièce jusqu’à, peut-être, renaître neuf.

Evangeleh Arness était le fils effrayé d’un immigré grec venu faire fortune aux Etats-Unis en vendant des tapis avant d’être touché de plein fouet par la crise de 1929. Il est devenu, par l’apprentissage du mutisme, voire du mensonge, pour présenter dos rond face aux autres, Eddie Anderson, publicitaire de renom vantant les mérites de la cigarette saine et estimé de tous. Jusqu’à son « accident ». Accident qui ressemble beaucoup à une tentative de suicide inavouée. A compter de cet instant, Eddie n’est plus Eddie, disparaissant petit à petit au profit d’un autre, encore inconnu.

A travers le récit de ce personnage, aux forts accents autobiographiques, Kazan dissèque par le menu la somme des « arrangements » et autres compromissions que chacun est amené à faire avec les autres et, de concert, avec soi-même pour atteindre sinon la paix, à tout le moins la réussite sociale et tout ce qu’elle comporte d’ambiguïtés sur la toile de la vacuité existentielle.

Comme l’expliquent à plusieurs reprises certains protagonistes de l’histoire, plein d’une froide lucidité envers laquelle ils sont consciencieusement résignés, seul le mensonge permet aux hommes de se supporter : « Laissez-moi vous présenter les choses une dernière fois, dans les termes les plus simples. Personne ne peut vivre absolument comme il le désire. Nous payons tous quelque chose, en temps perdu et en dégout de soi-même, pour payer le loyer et l’épicerie. C’est un compromis que nous faisons avec la société, qui en elle-même n’est qu’un compromis, vous comprenez ? En somme, voilà ce qui se passe : je renonce à une portion de mon âme, vous me donnez du pain. Nous tous, à un degré ou à un autre, feignons d’aimer ce que nous détestons. En général, nous le faisons pendant si longtemps que nous oublions que nous le détestons. Mais en dépit de tout, c’est une civilisation comme les autres. Non ? Dites-moi. »

Elia Kazan – que l’on connait davantage en tant que réalisateur de quelques uns des films les plus célèbres de la grande époque hollywoodienne (il adapta d’ailleurs ce roman pour le cinéma deux ans plus tard, en 1969) -, bien qu’étant l’un des fondateurs de l’Actors Studio, nous livre ici une œuvre poignante de sincérité dont l’ardente ambition est justement de nous dépeindre un homme qui, une fois tous les masques arrachés, ne supporterait plus le poids d’aucun autre.

Parmi la multitude de ses découvertes, Eddie, assis nu face à un grand miroir baroque, un long havane allumé à la bouche, se contemple et dresse ce constat stupéfait : « Ma brioche paraissait plus imposante, dans la position assise. Ma queue disparaissait entre mes cuisses. Ce que j’avais de plus imposant, c’était le cigare. …/… Tous ces ennuis, pensai-je, toutes ces folies, le bord du suicide, les cris dans la nuit, les crises et les accusations de trahison, toutes ces déclarations passionnées, ce tonnerre et ces éclairs… pour ça ? Pour ce que je voyais dans la glace ? Je m’assis à l’extrême bord de la chaise et laissai mes couilles pendre sur le devant. Un testicule bougea mystérieusement, se crispa et retomba. Mais le petit frère lui-même était au repos. Considère-le, me dis-je, comme un bout de muscle, composé de cellules, de glandes réunies et alimentées par des vaisseaux sanguins ; et puis considère toutes les émotions qui ont été suscitées par ce petit membre : disproportionnées, pensai-je, tout à fait disproportionnées. »

A l’heure où de grands patrons d’entreprises privées, confrontés à l’épineux problème du stress au travail, nous parlent de « la mode du suicide » chez les employés, la volonté farouche d’Eddie Anderson de quitter pour de bon son poste, « pourtant enviable », paraît un acte de révolte salutaire. Un premier pas vers une résurrection. Mais cette deuxième chance sera-t-elle la bonne ? Kazan abandonne ici son héros, empli de nouveaux doutes. Et nous avec, de l’autre côté de la laisse.

On prête à l’écrivain voyageur Nicolas Bouvier d’avoir « mis une semaine pour se remettre » du choc de « L’arrangement ». Ma conseillère Pôle Emploi – qui me surprit en pleine lecture tandis que je l’attendais –, elle-même, me le recommanda, regrettant de n’avoir pas le temps d’en parler plus avant et m’assurant qu’il « laissait un impact ». La suite de notre échange laisse en effet perplexe quant à l’écart existant généralement entre l’impact et les actes qui en découlent.

Finalement la vie d’un homme, c’est tout l’inverse d’un album de Zebda.

Harry Kelm

La muse prend le maquis

In Aboiements, Bilan de compétences, Musique, Tocades on septembre 17, 2009 at 11:17

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Suite à la lecture d’une brillante chronique (à laquelle vous pouvez accéder en cliquant ici) du dernier opus de Muse, « The Resistance », j’entrepris de mettre mes a priori bien au fond de mes poches, de retrouver mon âme d’adolescent qui adorait Muse à ses tout débuts et de me plonger dans une écoute attentive et exaltée de l’objet.

En guise d’« alternative » à cet article et en réponse spontanée au commentaire ci-dessous qui lui était attenant, je livre très brièvement ici mon ressenti sur les morceaux qui composent ce disque (même si j’ai bien conscience que tout le monde s’en tape) :

« J’apprécie cet angle d’écoute ;) même si pour certains morceaux, il faudra surement encore un peu d’usure pour totalement les apprécier… pour ma part haha ! »

De l’usure, je crains que ce ne soit le mot !

Après un « Uprising » qui ouvre l’album de façon tout à fait efficace et finalement tout ce qu’il y a de plus musesque , les déconvenues s’enchaînent pour ma part. « Resistance » me semble définitivement imbuvable de mièvrerie avec son piano à la Robert Miles même s’il est vrai qu’il n’est pas présent tout au long du morceau, puisqu’il partage la scène (comme il est souvent de rigueur dans la bande à Bellamy) avec des passages épiques. « Undisclosed Desires » et ses cordes staccato me laissent perplexe, ce qui peut laisser planer l’ombre de l’espoir, mais me font surtout diablement penser à une version sous cocaïne du poignant « Madame rêve » de notre regretté Bashung.

« United States of Eurasia » a, quant à lui, quelques relents de Queen mais emprunte surtout au célèbre « Bolero » de Ravel ainsi qu’au « Live and let die » de McCartney sans parvenir à en égaler l’audace. « Guiding Light » m’évoque les fins de film en apothéose, lorsque tout s’arrange enfin et que les plans fondus s’enchainent à grand renfort de bon sentiment. Et le solo de guitare, aberrant ou non, n’y change rien et n’apporte, à mon sens, qu’une touche de mauvais goût supplémentaire.

Je retrouve un certain plaisir avec « Unnatural Selection » (ouf, il était temps) et son riff lourd et puissant (hormis lors des ponts où sont scandés ces « Hey! Hey! » vulgaires et pendant le final qui, en effet, n’a malheureusement rien a envier à Megadeth mais qui m’a bien fait rire néanmoins). « MK Ultra » lui suit et, d’une facture plus classique, me laisse relativement neutre jusqu’à son final énergique qui doit faire son petit effet sur scène. Mais bon, c’est une « montée » quoi, pas une révolution musicale.

L’entrain vaguement putassier de « I belong to you » - rien à voir avec celui de Lenny Kravitz – me plaît bien (j’ai l’impression qu’un pianiste de saloon nous cligne de l’œil en écartant les jambes) jusqu’à cette longue partie centrale vibrante d’une émotion un peu trop pathétique à mon goût. Fort heureusement, le morceau reprend son thème de départ pour conclure, agrémenté en plus d’un solo de clarinette inattendu et plutôt agréable.

Et pour finir, le fameux « Exogenesis » en trois parties, rien de moins : une ouverture qui pourrait servir d’intro à un album de Dimmu Borgir, quatre minutes de variété pompière au milieu et une espèce de prélude de Bach sur lequel on attend que Maurane se mette à chanter en guise de « Redemption »

J’avoue qu’après avoir lu la critique si alléchante de Sound of Violence, je suis pour le moins déçu. On nous y parle régulièrement d’une « rythmique » à son climax, j’aurais préféré, comme d’habitude, une apogée mélodique.

A croire que mes émotions font de la résistance.

Harry Kelm

Nouvelle rubrique et hommage

In Musique, Nécrologie, Ruminations on septembre 16, 2009 at 9:57

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J’ouvre aujourd’hui la rubrique nécrologique, rapport aux évènements des dernières semaines.

Vous connaissez cette série de films, dont le dernier opus doit encore occuper quelques écrans et flasher dans les mirettes de milliers de spectateurs obligés de porter des lunettes spéciales pour  découvrir les joies de la 3ème dimension ? Vous savez, ces quidams post-ados atteints de narcolepsie mono-symptomatique qui voient dans leur sommeil leur mort spectaculaire et celle de leurs voisins. Ils évitent la catastrophe, mais la mort leur court après pendant 92 minutes : Destination finale.
Elle y fait sa maligne la mort, trouve des tricks et des coups de putes, déboulonne les armoires, fissure les mugs, fait souffler le vent… Une mort comme l’homme invisible.

Elle se fait des petits plaisirs médiatiques ces temps-ci la mort, du burlesque au tragique, chaque jour, de chaque semaine. A croire qu’ils jouent aux Sept Familles là haut :
Joueur 1 : Dans la famille Orange : je veux la responsable des ventes du grand est.
Joueur 2 : Dans la famille variétoche, je voudrais le saxophoniste à lunettes.
Joueur 1 : Dans la famille Orange, je demande la hotline….
Joueur 2 : Dans la famille variétoche, je veux le vieux des grosses têtes !
Joueur 1 : Castelli ? Tu l’as déjà, depuis 2006 vieux gâteux !
Joueur 2 : Neuneu, c’est l’autre que je veux, Sim !
Et paf ! A grands coups de faux ! la baronne de la tronche en biais équipée pour jouer la libellule  pour l’éternité. Les hotlines sonnent dans le vide. René gère les barbecues au purgatoire. Des cadres s’hara-kirisent sur les bureaux de la direction.

C’est l’hécatombe ! Jappe ne peut plus ignorer ces décès en série. Hier Patrick Swayze, aujourd’hui Filip, des 2 be 3…

Est-ce que Jappe doit enquêter ? C’est toujours assez tentant de trouver de la rationalité et de la volonté derrière un fusible qui saute ou un coeur qui lâche. Mais le sujet est trop grand pour moi. Je me cantonnerai aux hommages aux grands du monde de l’art qui nous quittent avant la grippe A, la montée des océans, la 3ème guerre mondiale et Secret Story 4.

René.

Pendant français à la mort de Michael Jackson, le roi de la merguez contre le king of pop.

Il avait toujours l’air un peu plus perdu que ses comparses dans leurs clips ou les épisodes de Salut les musclés, à croire qu’il assumait moins ou qu’il n’était pas assez cabotin pour jouer le second degré.
Il tenait donc le rôle du binoclard paumé, geek sans ordinateur, saxophoniste playback (vous avez déjà entendu du saxo dans une chanson des musclés ?) d’un groupe à 5 membres parce que pas 4, pour faire tous les doigts de la main selon la brillante métaphore chère à Bernard Minet.

Il avait le sourire crispé qu’on affichait pendant les fêtes de famille, quand justement la Merguez Party commençait et que tous les adultes valides se mettaient à danser en mode marsupial, en frappant dans les mains deux fois entre les vers : C’est la merguez clap – clap, merguez party…
Le même sourire incrédule que devant ce cousin qui reprenait la Zoubida en playback et les regards admiratifs des ainés sur sa prestation…

René incarnait malgré lui ceux qui veulent bien essayer de jouer le jeu, utiliser les codes de l’époque et du milieu même s’ils ont bien conscience qu’ils sont foireux. Car avec lui ça ne prenait pas. Il donnait juste l’impression de s’excuser de nous imposer ça.

Il paraît qu’en dehors de la variété il était plutôt bon musicien, j’ai même vu un commentaire improbable à l’article du monde qui annonçait sa disparition genre : Je me souviendrai toujours de ce solo pendant le concert de XX. Un des plus beaux moments de musique de ma vie.  So long René… Un mystère finalement !

Sa disparition et le bref revival de ces chansons d’une autre époque  qui a suivi m’ont fait flashbacker sévère.

Merci René pour cette merguez de Proust qui m’a fait prendre conscience qu’il y avait quand même une flopée de choses à ne pas regretter, qui a fait se diluer la nostalgie dans l’émulsion graisseuse d’une eau de vaisselle ayant servi a gratter une grille de barbec’ accompagnée du jingle d’Europe 1 annonçant les Roucasseries.

Eternel prisonnier de ces productions fadasses, le fait de t’imaginer planqué dans cette tente kaki du bord de la piscine avec une vieille lubrique, un peu honteux, amer et résigné, nous donne l’impression d’avoir franchi un cap, dans le bon sens pour une fois.

N.

Eloge de la propriété

In Le Salaire du Jappeur, Musique, Ruminations on septembre 15, 2009 at 11:49

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Voilà bien longtemps que je n’avais ressenti cette sensation. Comment la définir le moins mal possible ? Un contentement de haut vol, une joie qui tient du plaisir esthétique mais aussi du lien physique qui m’unit à la musique. Et ce lien il est là, entre mes mains, une pochette cartonnée que je scrute sous tous les angles, quelques photos des Zombies à l’intérieur, une notice biographique en anglais sans grand intérêt, la durée des chansons… J’en fais vite le tour ,mais j’y reviens bizarrement, comme si ma satisfaction se trouvait quelque part dans ces pages, sans toutefois que je puisse en localiser précisément l‘endroit.

Un nuage s’évide. La pluie fait disparaitre la conversation des voisins sous un rideau liquide. Il est vingt heures, je m’allume fièrement une cigarette et la première bouffée souffle sur la braise de mes neurones. Le temps était le même lorsque, adolescent, j’avais ramené un Sonic Youth à la maison. Un CD que je n’escomptais pas trouver chez l’unique et lamentable disquaire de la ville. Une enfance à fouiller consciencieusement les bacs, les doigts tachés de merde, à remuer les déchets , à se frayer un chemin parmi les T-shirt des Guns’n Roses, d’Iron Maiden ou de Bob Marley. Des récoltes de crèves-la-faim, pour sûr.

Une question frappe à la croisée des fenêtres : Pourquoi mon rapport à la musique était-il plus vivant ? En quoi pouvais-je être plus familier, plus proches, des artistes que j’écoutais ? Pourquoi cette sensation réapparait-elle maintenant ?

Il y a d’abord un fait évident : J’ai acheté un CD (chose qui ne m’était pas arrivée depuis longtemps). Il faut donc que j’interroge cet acte simple.

Le disque est dans le rayon, je le prends, le repose, ce n’est pas le moment, ton RMI a déjà pris des sérieux coups de hache. Je reviens sur mes pas, la jeune tête des Zombies appelle à l’insouciance, et alors, j’en crèverai ? … Je le paye avec une certaine joyeuse mauvaise conscience. Et j’oserais faire cette provocation, c’est bien parce que j’ai dépensé cet argent nécessaire que je me sens subitement plus proches des Zombies, qu’ils m’appartiennent en propre. D’un point de vue économique mon geste est une aberration : l’argent ne va aucunement aux artistes. La maison de disque ressort ses vieux catalogues qui sont maintenant libres de droit, la Fnac (magasin culturel pour le moins détestable) empoche le reste des bénéfices. Moralement, il eût été préférable de télécharger gratuitement cette musique plutôt que d’enrichir ces messieurs. A regarder l’échange d’un point de vue purement matérialiste (ou économique) j’ai éminemment tort. Mais c’est à mon sens oublier que l’échange, en tant que rationalité sociologique dépasse la sphère économique. En payant le disque j’ai sacrifié un des possibles neutres que me donnait l’argent, je me suis donc rendu digne du don que me faisaient les Zombies. C’est en repensant à Mauss et à son fameux potlatch ( le don qui est fait implique de rendre en retour et créé ainsi des obligations mutuelles et du lien social) que cela m’est apparu évident. La propriété n’est pas un vil sentiment égoïste d’accumulation et de sécurité. Si nous sommes ce que nous avons, encore faut-il s’entendre sur ce qu’est « avoir ». Il est a présager qu’un matérialiste dur ne comprendra jamais qu’il y a dans l’objet m’appartenant quelque chose qui ne ressort pas de cet objet et qui me lie à autrui. Les Polynésiens diraient son mana, sa force magique, l’âme de l’objet.

Pour reprendre mon exemple, les Zombies m’appartiennent d’autant plus qu’il m’en a coûté de les avoir, que j’ai dû payer le don de leur musique. Je suis avec eux ici dans un lien vivant de réciprocité ; ils entrent alors dans mon histoire. Quand tout est à tout le monde, le lien vivant n’existe plus, le propre s’efface avec le sacrifice obligatoire qui doit me lier aux autres. Lorsque j’écoute de la musique gratuitement sur internet, rien ne me rattache aux artistes. Ils sont là, disponibles, sans effort, et ce don sans contrepartie implique que nous restions toujours extérieurs à eux. Tout se confond en magma d’heures d’écoute, sans bord distinct, sans relief particulier. Il est à penser que ceux qui œuvrent pour la gratuité de la musique, sur la base de principes humanistes abscons, ne peuvent aborder l’art que sous la forme d’une consommation.

S’approprier par l’échange, avoir un rapport vivant à autrui, l’intégrer dans son histoire nécessite l’obligation de rendre et de se sacrifier. La propriété, loin d’être privative, est alors le lien affectif fort qui me lie à l’œuvre de quelqu’un qui me devient proche.

Tant qu’il y aura de la propriété, un rapport intime à l’art et aux artistes sera donc conservé.

Vincent

Causes, toujours…

In En vrai, Ruminations on septembre 10, 2009 at 7:11

midnight

J’étais au Monoprix Strasbourg / St Denis, hésitant entre deux boites de café pas forcément équitable, pesant le pour et le contre entre le prix au kilo, l’engagement éthique, le goût du produit et la beauté de l’emballage, quand les premiers coups de djembé sont arrivés à mes esgourdes. J’ai perdu le fil de mes pensées et méprisé encore une fois les percussionnistes sans talent.

En approchant de la caisse, j’ai entendu chanter « so-li-darité a-vec les sans-papiers ». Des drapeaux CGT flottaient sur le fond des bâtiments crasseux, leur rouge se confondait avec les enseignes du KFC de l’autre coté de la route.
Je ne sais toujours pas pourquoi ils ont choisi l’entrée de ce magasin pour présenter au monde leur slogan humaniste. Peut-être parce qu’il y a beaucoup d’Africains dans le quartier… Peut être que certains sans-papiers travaillent là… En tous cas aucune dénonciation précise, juste LA cause pour se tenir chaud autour. Alors les passants applaudissent au non-rythme des percussions pour montrer que oui, ils sont solidaires, biens concernés. Puis il faut bien continuer son chemin, hein, ça se saurait si les mouvements sociaux prenaient leurs racines devant les Monop’ du 10 ème. Et puis l’endroit n’est pas si agréable, plein de Roms et de putes asiates… Et puis il se fait tard… Il fait pas chaud chaud… Et puis on s’en fout un peu finalement.

Je sortais en essayant de me souvenir si c’était bien le service d’ordre CGTistes qui avait viré les travailleurs sans-papiers de la bourse du travail il y a quelques mois maintenant… Ca expliquerait en partie pourquoi les victimes n’étaient pas elles-mêmes présentes pour demander à ce qu’on soit un peu solidaire.

Je me disais aussi que la manifestation hebdomadaire des Kurdes avait quand même plus de gueule. Bien en rang, des centaines, des milliers, pour dire à la justice française qu’elle devrait avoir honte. Mais depuis tant de mois que les manifestants usent leurs semelles, aucun des passants qui les croise n’a encore compris de quoi il s’agissait. Moi non plus.

Et puis il y a ces autres qui, moins régulièrement, s’entassent sous la porte St-Martin avec des panneaux incompréhensibles, qui posent bien sagement dès fois que quelqu’un prenne une photo ou qu’un reporter vienne à passer la caméra sur l’épaule. Mais personne ne s’est jamais arrêté. Sauf un Indien qui essaye d’en profiter pour vendre des colliers de fleurs.

Je pris la direction de chez moi, pensant aux difficultés que rencontraient ces puristes de l’engagement, inaudibles.

Et ils m’ont achevé.

Là sur un lampadaire, une affiche à slogan, bien politique, bien rouge avec une photo bien triste. Ca disait : « En Turquie, dans les prisons, l’isolation tue ! »

Je suis resté un moment dubitatif devant cette affirmation. J’essayais d’imaginer comment un double vitrage ou un rouleau de laine de roche pouvait être utilisé à si mauvais escient… Dois-je me désabonner de la newsletter du WWF ?

Les images de Midnight Express se chamboulaient dans ma tête, mais rien.
Je me dis que dans les années 80, la cause éco-énergétique était moins en vogue et que les méthodes étaient différentes… Il y a bien cette scène  pourtant, vers la fin, où le héros tue le gros méchant policier avant de se faire la belle. Probable que la salle devait être bien isolée, sans quoi ses collègues auraient tout entendu et seraient intervenus… Mais alors, si l’isolation tue les méchants geôliers, où est le mal ?

J’ai continué, assailli de non-sens, de fautes de syntaxes et de proclamations vaines.

Ils en arrivent à m’éroder l’imaginaire.
A me pourrir mes bons sentiments.
A me fatiguer du bien.

Obokin

The other end is nigh

In Littérature on septembre 9, 2009 at 10:40

Ibn al rabin

Ce matin, après une nuit difficile placée sous le signe de la torture stomacale, un calembour me vint, charriant avec lui son cortège d’attentions divertissantes et protectrices. Je me disais en effet – rapport aux informations faisant état de la grossesse de Mademoiselle, pardon, Madame Darty – que, contrat de confiance ou pas, notre histrion de président ne saurait jamais tiré d’elle aucun aveu car la bru nie. Après quoi il m’apparut comme judicieux de retrouver au plus vite le sommeil.

Celui-ci, à ma grande déconvenue, demeurait fuyant comme un ballon entre les gants de Luis Arconada. J’avais beau faire du pied à Hypnos, Morphée et tous les succubes de ma connaissance, je restais aussi éveillé qu’un orque durant son premier mois de vie.

Ce qui me distingua finalement du cétacé – en plus de l’imposante nageoire dorsale – fut le souvenir enthousiaste d’une lecture récente ; activité qui, du fait de propriétés physiques mal adaptées à un fort taux d’humidité, reste assez peu courante en milieu sous-marin. Ce que d’aucuns déplorent sans doute, et je me joins ici à leur dépit.

Mais ni l’heure ni le lieu ne sont, une fois encore, à l’étude de l’égalité des chances et d’une répartition équitable de l’accès à la (pisci)culture. Laissons donc ici la grande famille des vertébrés aquatiques – en leur souhaitant tout de même l’émergence prochaine d’un Azouz Begag waterproof – pour mieux nous concentrer sur l’ouvrage évoqué plus haut et nommé ici : « L’autre fin du monde » du suisse Ibn Al Rabin (et ne voyez ici aucun rapprochement avec « l’Autre Poulpe » qui sévit chez Pierre la Police, puisque, dois-je le rappeler, nous venons de mettre un terme à nos considérations en eau de mer).

« L’autre fin du monde » est un roman graphique (comme ça se prononce) que l’on peut qualifier pour le moins d’atypique, ne serait-ce que par sa forme : un joli parallélépipède de plus de mille pages découpé en vingt-six chapitres, baptisés chacun d’une lettre de l’alphabet latin – façon Petit Robert – et agrémenté d’un signet en série. Du dernier chic. Et de quoi jurer déjà dans les rayonnages destinés à la bande dessinée d’une librairie ou d’une bibliothèque.

Qui plus est, l’intégralité de ces pages nous propose un dessin noir et blanc extrêmement sommaire et schématique. Tout ou presque est traité sous forme de silhouettes ou d’ombres chinoises, les personnages ont des têtes sans visages et de nombreuses cases se répètent régulièrement.

A cet instant, je sens poindre une certaine circonspection dans vos esprits : s’offrir une récréation mentale avec ce genre d’illustré… Ca sent le sacerdoce à plein nez.

Mais je ne suis pas du genre dévot vis-à-vis du conceptuel.

Non, dans le cas présent – au-delà de l’ « anomalie » formelle que constitue la taille de l’objet et qui peut prêter à une forme de « fascination » qui justifierait (mal ou pas suffisamment) l’attrait pour icelui – nous avons avant tout affaire à une œuvre des plus réjouissantes qui, justement, puise sa force comique et émotionnelle dans son format même. En ne s’embarrassant pas des contraintes d’un « calibrage » classique, Ibn Al Rabin peut offrir aux actions toute la place qu’il estime nécessaire pour qu’elles soient fidèles à ce qu’elles doivent porter, et aux dialogues le temps de pouvoir se développer sans trahir leur rythme. Comme il l’écrit lui-même : « En donnant six cases à un personnage, on lui donne six possibilités de bouger, de sortir de son état d’immobilité. Or, s’il ne le fait pas, pour moi le ressenti est qu’il n’en est que plus immobile, car l’envie (ou la possibilité) de bouger sont, je dirais, plus présentes structurellement. C’est une immobilité plus pesante. » Et au final, ces pâtés noirs que ne différencient qu’une mèche de cheveux, un chapeau ou un simple bout de barbe, par la grâce de l’auteur et l’enchantement de l’imaginaire, nous semblent infiniment plus naturels et humains que bien des personnages au trait encore plus léché que Silvio Berlusconi à un goûter d’anniversaire.

Bon, je pourrais toujours vous dire deux mots sur le récit mais au fond, c’est toujours pareil, les bons livres parlent des mêmes choses que les médiocres, sauf qu’ils le font bien. Il est question d’amour et de mort, beaucoup, d’amour après la mort, aussi,  de mort après l’amour, pas tellement, et pas du tout de mort avant l’amour. Qu’importe, d’autres sont là pour en parler à sa place.

On y retrouve par contre, notamment, un homme seul depuis que sa fiancée a disparu, le spectre de celle-ci, un couple discordant à la recherche d’un légendaire manuscrit familial, l’esprit d’un grand-père aviateur et amateur de cryptographie gigogne, un psychologue sceptique mais emballé par l’apparente découverte d’une pathologie extraordinaire, son frère comique troupier en pleine crise de paranoïa aigue, quelques flics gentiment bornés sous les ordres d’un maire qui sait soigner sa comm’, et encore tout un tas de fantômes et d’apparitions. Et bien sûr, pour notre plus grand plaisir, toutes ces destinées coexistent, se croisent puis s’imbriquent en une seule histoire cohérente.

Son « Retour écrémé » sorti également chez Atrabile en 2003, et qui traitait déjà de la thématique du revenant de façon drolatique, m’avait séduit. La version longue de 2008 m’aura conquis. Me voici prêt à passer à la casserole comme une étudiante au Spring Break.

En tout cas, cette « Autre fin du monde », personne ne l’avait vu venir. Pas même Paco Rabanne.

Harry Kelm

Le Loveboat de Brian Wilson

In Musique, Ruminations on septembre 9, 2009 at 10:25

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Mes bons exemples de rockeurs bloqués, je les aime et les chéris comme des amis réconfortants. Ils sont là éternellement en mode pause, bavant une sombre réflexion à travers leurs dents serrés. Embastillés dans un mutisme qui ne leur appartient même plus, parce qu’il n’y a pas de propre au silence. Et quand celui-ci vient comme un corbeau bleu-noir se poser sur votre épaule il vous fait une tête de terreau, de machine à laver ou de pince à linge ; mais plus rien d’humain, soyons-en sûr.

Je ne parlerai pas ici de la chute métaphysique de Dylan et du plus rien qui suivit, des efforts douloureux de rééducation où chanter et écrire deviennent souffrance, labeur, travail, fatigue.

Je passe aussi le cas Syd Barrett qui fumait trop fort du cerveau, cela ressemble à un emberlificotement de neurones et son origine me parait bassement physique. Que peut-on apprendre de Syd Barrett, rien ; si ce n’est qu’il a soudainement troqué des milliards de connexions synaptiques pour un gros pâté qui pue et dont personne ne veut. Magie des drogues, magie d’une époque ! Avoir pris tous ces risques pour halluciner pendant cinq heures sur ce qui doit ressembler à un écran de veille de PC et finir avec le QI d’une merguez , il ne faut vraiment pas savoir où est son intérêt.

Le cas Brian Wilson me semble plus intéressant. Certes, ne sous-estimons pas, là encore, les charges massives que s’envoyaient gentiment les vrais-faux-surfers. N’empêche, bouboule Wilson, il butait sur quelque chose, il ne s’enfonçait pas simplement dans les sables-néant du mouvant. Il devait faire un truc trop grand dans un temps trop court. Il s’est cassé en deux dessus. La faute à l’émulation des Beatles et à la ringardisation qui guettait (ça c’est pour le temps trop court), la faute à l’isolement de son génie et à la tournure « sérieuse » que prenait sa création (ça c’est pour le trop grand). Comme si, dans l’incapacité de prendre du recul, seul aux commandes, le nez sur la belle et grande chose, il n’avait pas réussi à l’attraper faute de la laisser venir. Comme si le jeu n’était plus et que restait juste l’échéance sèche, dénuée de plaisir. Or, non seulement nous ne savons jamais quand la chose viendra à nous mais, se poser trop souvent la question, nous place dans la position du puceau qui, faisant l’amour pour la première fois, s’inquièterait de pouvoir produire une érection et n’arriverait plus à bander à force de concentration et de volonté ;  alors qu’il eût suffi de laisser infuser le plaisir pour que tout rentre dans l’ordre.

Que faire alors si nous sommes à ce point irresponsable? Rester dans une attente disponible, faire autre chose en continuant à être obnubilé, se retirer du jeu individuellement parce que l’art n’est pas qu’une question d’ego.

Let it be, répondent en cœur les Beatles à Brian Wilson qui semble, sur son dernier album, avoir un peu trop abusé du conseil. Car si la vieillesse est un naufrage, pépé Brian s’est assuré une survie sûre et médiocre à bord du Loveboat avec ses nouvelles compositions rose-sucrées, molles, collantes, puantes de vieillesse bronzée et de fil dentaire. On peut le retrouver au bord de la piscine sur un transat avec un plaid, se faire servir un Mojito par Isaac, ou discuter chaussettes blanches avec Gopher.

Soyons irresponsables donc, puisque contrairement au capitaine du Loveboat ce n’est pas nous qui tenons la barre !

Je vous offre deux petites réflexions de Nicolas Bouvier qui vectorisent vers ce que je dis et que vous pourrez lire dans ses Carnets du Japon.

« Il ne faut jamais oublier ceci : il y a dans toute entreprise une part de supercherie qui, une fois le résultat atteint, se transforme en vérité. Il ne faut jamais non plus perdre de vue que ce qu’on désire, c’est l’impossible, et que cet impossible vous est finalement donné, sans que nos efforts y soient pour grand-chose. »

« Ce qu’on garde pour soi l’expérience prouve qu’on en fait rien. Ce qu’on épargne, on en fait rien. Au lieu de comprendre cela, on renâcle à donner comme à demander. »

Voilà une semaine que je fais glisser ces deux idées dans ma bouche comme des galets fins et polis.

Vincent

Peaches (live à La Route du Rock, 15 Août 09)

In En vrai, Musique on septembre 5, 2009 at 11:22

Une canadienne qui s’appelle Pêches et qui aime bien montrer ses fesses de quarantenaire, a priori, ça fait pas bander.

Et pourtant, bordel, sa prestation peut effectivement se définir comme sex, tous culs dehors. Un joli bal de postérieurs entre les frasques de Peaches et les provocations putesques de sa bassiste. Tiens, parlons-en de la bassiste. Longue blonde aux cheveux fins lui descendant par-delà les épaules, aux fesses charnues et à l’arrogance érotique, joli dame se traîne en porte-jarretelles et semble nous indiquer que l’ébullition a lieu dans sa culotte. Sexe dans les paroles, sexe lumineux et clignotant, strip-tease progressif et sexe musical.

Et puis Peaches, c’est un show.  Elle arrive déguisée en fraise géante intergalactique.  Chacun de ses pas est ponctué par un sec vrombissement sonore qui lui donne des velléités de conquête d’un nouveau monde. Elle est précédée par ses musiciens qui débarquent en combinaisons intégrales à reflets vert et dansent ridiculement sur le générique de l’Agence tout risques. Certes, cela ne vient pas de la première pluie, mais Peaches vient chanter dans le public. Oui, elle se fait tripoter. C’est la seule des trois jours de festival à être venue glisser sur les peaux suintantes des gens en transe. Passé de mode, tout ça ?  Merde, les artistes, soyez plus innovant dans la rock attitude ! Cassez de l’ingé-son ! Hémoglobinisez-moi ce plateau ! Cela dit, Peaches participe à l’excitation de la foule en venant chanter ainsi et dope  son show. Pour finir sur son look, notons le brushing qui remonterait, selon des sources inconnues, à l’année 1983 : Une haute tignasse frisée avec une frange décolorée et une moulette. A fond dans le revival des eighties quoi, comme tout le monde…

Bon, parlons de la musique maintenant. Et bien, cette fois-ci, elle a fait un bond en avant. Peaches a stoppé ses suicides scéniques qui lui ont valu quelques scénarios catastrophes : je me souviens, j’y étais, à ce concert de décembre 2003, à Bercy, qui voyait se produire Marilyn Manson. Notre canadienne faisait la première partie du grand dadais et ce fut terrible pour elle : elle s’est fait copieusement insultée par le public et douchée de crachats épais comme des flocons de neige. Elle avait quitté la scène en s’exclamant ironiquement, pour sauver la face : « Thank you for the shower ». Si le public de Manson est particulièrement con parce que très fanatique et intrinsèquement débile, on ne peut enlever le caractère suicidaire des concerts de Peaches à l’époque : seule sur scène accompagnée par un simple beat électro-punk-R’n’B. Des sons très secs et des compositions minimalistes qui délaissaient Peaches et l’obligeaient à assumer seule le concert : avec son micro et son déguisement de pute. Point barre. Bon courage madame ! Maintenant, tout ça est terminé. Peaches, c’est du gros son. Un batteur qui n’a pas le bras léger et un clavier qui envoie des grosses nappes eighties, heavy, dansantes et efficaces. Le flow de notre pute sort des sentiers battus du punk rock et prend de multiples formes, dont une facette hip-hop plutôt cool. Certains morceaux se distinguent et prennent des allures de tubes : c’est le cas de kick it, duo avec Iggy Pop, excusé ce soir-là et remplacé au pied levé par le jeune claviériste qui a totalement su entrer dans la peau de l’Iguane : voix identique et danse magnifiquement imitée.

C’est ainsi que Peaches a eu l’adhésion totale de l’audience, six ans après avoir été huée unanimement par le public parisien. Toujours à fond dans un esprit punk, elle nous a offert en bonus la réalisation bancale d’une roulade arrière et cinq pompes instinctivement placées lors d’un break. Du beau boulot.

Théo J.

Un été avec les Yeah Yeah Yeahs

In En vrai, Musique on septembre 2, 2009 at 9:59

3 juillet 2009, 18h, aux Eurockéennes. Caché du soleil agressif, sous le chapiteau, là où la musique rebondit sur la toile et les barres en métal et donne un effet d’écho impressionnant.  Au centre et à cinq mètres du micro de Karen O. Un grand œil bleu nous regarde du fond de la scène. La batterie, d’un bleu assorti, attend. Et puis, appuyés par un son monstrueux, ils nous offrent un set fantastique. Sous coco ou pas, la surexcitation de Karen confine à l’hystérie, elle qui choisit si bien ses habits, se maquille beaucoup et trouve toujours de drôles de bracelets colorés et baveux. Il y a aussi cette danse sexuelle, où son dos dessine une érotique courbe arrière, le micro levé. Et dans les chansons plus calmes, elle brûle de douceur et reprend son souffle. Les Yeah Yeah Yeahs forment un trio soudé et homogène, ils se taquinent en jouant et s’amusent visiblement. J’ai envie de serrer fort la chair de Karen lorsqu’ils partent dans des chutes de tempo sulfureusement dansantes, sexy et excitantes, qui  alterne avec des passages idylliquement agressifs et communicatifs. Gold Lion me mouille les yeux et me remplit de fourmis frénétiques et frissonnantes.

Puis je me retrouve là, à patienter dans la poussière du domaine de Saint-Cloud, ce vendredi 30 Août 2009. J’attends de nouveau les Yeah Yeah Yeahs. Ca fait un moment déjà que je pensais à nos retrouvailles. J’étais là, à traverser juillet, et à penser à eux, en buvant mon café ou avant de m’endormir. Je pensais à leur musique et la vivait en mouvement, prenant dans mon salon des poses de rock star à l’abri des regards, jouant approximativement de la batterie sur mes cuisses devant la télévision et sur la plage. Parfois même, je me mettais en vrai derrière une batterie et me prenait  pour le batteur du groupe. En Août, je les ai beaucoup écoutés. J’ai découvert le tout dernier album qui m’a immédiatement séduit. C’était beau et puis je les imaginais interpréter en vrai telle et telle chanson. Du disque à la scène, tout sera encore mieux !

Ils entament aujourd’hui par un slow, Runaway , ayant sans doute consommés un smoothie pomme-framboise avant de monter sur scène. Sur cette magnifique chanson, je me délecte et constate cette toujours très choquante ressemblance entre Karen O et  Marilyn Manson (ce grand taré). Tout d’abord, la taille, ce côté longiligne, mince et élancé. Ensuite, le maquillage : rouge à lèvres rouge vif et bleu azur pour le contour des yeux. Et puis, le noir cinglant des cheveux de Karen nous rappelle aussi au bon (ou mauvais) souvenir de ce bon vieux Manson. La ressemblance devient une parenté lorsqu’on écoute le chant toujours aussi  glam’ et sexy déployé par notre albatros new-yorkaise, et que l’on observe le jeu de scène qui confère au gros show ricain. Karen se trimballe en legging vert foncé sous une majestueuse et ample robe dorée et  scintillante, se fige comme une rock star, nous refait le coup de la courbe arrière, use d’un charisme frontal mais toutefois litigieux. Ses cordes vocales multiformes renforcent la qualité de sa présence scénique : sa voix peut être douce et torturée avec de la poisse qui rôde autour. La corde peut ensuite trembler et virer à l’hystérie suraigüe. Et cette poisse qui colle toujours. Parfois, Karen force un peu sa voix qui du coup sort difficilement, comme l’explosion étouffé d’un pétard humide. Les petits défauts qu’elle laisse transparaître ne la desservent pas mais la rendent touchante et inlassablement garage.

Et il y a bien sûr nos deux loustics de batteur et de guitariste pour compléter le trio. Un très bon batteur, élégant dans sa frappe, tellement pop et tellement juste. Il brouille les pistes des rythmiques pop habituelles et fout des coups de pieds dans la linéarité, y préfère la distorsion et la subtilité, participe à cet ensemble admirablement  contrasté. Notre frêle guitariste est lui aussi très bon, il est à la cool avec ses sunglasses noires. Il aime bien les sons tout crades et saturés, mais aussi les mélodies toute mimis. Au regard de leur dernier quart d’heure de concert, Il faut croire que la dance et la new-wave sont aussi dans leurs inspirations : la fosse s’est transformée en club géant.

A la maison, embrumé par la fatigue, je bois une gorgée d’eau. Ca fout un petit coup au moral parce que j’étais au chaud cet été. Parfois, Karen me bordait ou me rejoignait sous le fin drap coloré. J’étais acclamé par la foule car derrière ma batterie, j’étais bouillant et juste. Je sifflotais des airs de rock’n’roll.

Théo J.

Fra Angelico à l’heure de la cyber-chatte-mouille

In Pornositif, Ruminations on septembre 1, 2009 at 10:53
angelico48[1]
C’était l’heure mauvaise. La tête échauffée par un taux trop élevé d’heures de télé, le sommeil qui n’est pas là, l’ennui qui bouillonne à la porte, l’immeuble de ma mère aux murs épais comme du papier. Et voilà que je commence à me concentrer sur les bruits de râle du dessus, une vieille sèche comme une branche morte de cerisier qui n’en finit pas de disparaître dans des toussotements successifs, un goitre dur comme un poing qui lui grossit dans la gorge et que le corps tente ainsi d’expulser. Des petits hoquets de vie, du sursaut biologique, mais des années d’existence noueuse concentrée sur son mal lui ont donné l’endurance d’une marathonienne de la souffrance.
Dans la nuit on entend aussi des filets d’urine qui retournent dans les vasques sacrées des appartements. Je cherche cette position secrète et compliquée qui me permettrait de dormir. Rien. Je tente de trouver le sommeil dans un livre puis dans des revues et je tombe finalement sur une reproduction du Christ aux outrages de Fra Angelico qui me trouble.

La scène choisie par le peintre est celle bien connue de la couronne d’épines, des quolibets et des coups de fouet, juste avant la montée des deux poutres au Golgotha. Bref, on crache à la gueule de Jésus, on lui sert les compliments de rigueur avant de le punaiser et que Ponce-Pilate inscrive sur une mauvaise planche « C’était le roi des Juifs », assertion inventée par les évangélistes pour donner le beau rôle à monsieur mains-propres et ainsi s’assurer une certaine clémence dans le monde romain.

En attendant, la peinture de Fra Angelico possède une particularité qui pourrait nous induire en erreur et nous la faire louper. Une certaine modernité malgré elle dans le traitement des personnages. Le Christ moqué se tient au centre du tableau, lourd ,massif, corps glorieux déjà transfiguré et victorieux. Sa couronne d’épines transparente est donc déjà dépassée. Autour de lui s’agite des corps tronqués, irréels et abstraits ; une main, une figure grimaçante, la trajectoire d’un crachat. C’est ces personnages qui suscitent notre attention par ce qui nous semble être leur étonnante modernité. Notre imaginaire, frottée à la douce poésie surréaliste, se reconnait chez elle parmi ces faces sans corps et ces bras fantomatiques. Or, il n’est pas de plus complet étranger à notre modernité et à son mode de représentation que Fra Angelico.

Certes sa peinture est édifiante, elle veut imposer une direction heureuse à la méditation. Un moine en prière peut ainsi saisir la victoire future du christ dans son humiliation et fortifier sa foi. Mais il y a plus : Fra Angelico choisit de ne pas nous faire voir. Rien à se mettre sous la dent. Pas une goutte de sang, pas de bouts de peau torturés ou scarifiés. Et on ne sait pourquoi ce plaisir délicat de ne pas montrer alors que le sujet s’y prête nous énerve et nous déçoit. C’est que nous devons fournir l’effort d’imaginer en retour, c’est aussi que nous n’arrivons plus à nous dire qu’il est des choses qui ne méritent pas d’être vues.

Notre mode de représentation ne peut plus comprendre cette retenue morale qu’un siècle d’avant-garde nous a appris à transgresser. Nous en arrivons au besoin impérieux d’être satisfait coûte que coûte : que l’on voit mal, mais que l’on voit tout de même. Des petits plaisirs mal foutus mais vifs et instantanés. Mystères crûment exposés et qui se rabougrissent sous la lumière, lèvres du vagin qu’écartent deux doigts aux faux ongles sales et qui ne montrent plus rien à force de dévoiler. Satisfaction, tout de même, mais amputée de ce qui fait son prix, des plaisirs de tox’ qui fondent sous la langue, des bouffées de désirs comme des gros nuages sans consistance gorgés de pluie.

Comment Fra Angelico depuis son siècle de névrosé pourrait-il encore parler à notre siècle de psychopathe ?

Vincent