
My Bloody Valentine. Vous vous rappelez ? Ils sortaient l’album Loveless en 1991, alors que l’on gagnait des billes dans la cour de récréation. Une prouesse de rock bruitiste et expérimental, mélangé avec de la pop en souplesse. Un album qui les place au rang de mythe éternel du rock international.
Après, moi, j’en sais rien de ce qui leur est arrivé. Faut juste savoir que pendant deux décennies, c’était le silence radio. Kevin Shields, le leader du groupe, a bien essayé de trafficoter deux-trois chansons dans un studio anglais en sous-sol pendant tout ce temps… Mais les morceaux ont eu du mal à monter les escaliers et se seraient arrêtés, essoufflés, avant de passer la porte du rez-de-chaussée.
Et puis son téléphone portable Ola (d’Itineris ) a sonné. C’était la Route du Rock de Saint-Malo pour un plan concert. D’accord pour le mois d’août. Date exclusive en France. Sympathique, Kevin accepte d’encaisser un cachet de moitié inférieur à celui qu’il désirait au départ. Alors là on se dit que tout ça, c’est bon esprit.
C’est une nuit bretonne fraîche et claire, apprêtée, qui daigne accueillir nos vieux rockers angliches. L’ambiance est au rouge sang. Lumière rouge uni, batterie et guitares rouges. Kevin gratouille en souplesse, histoire qu’on voit un peu, et quasiment sans plaisanter, j’ai cru que le rouge sang de mon vrai sang sortait doucement de mon oreille, par gouttelettes, après avoir encaissé l’onde de choc. Intenable ce merdier. Vite les boules Quiès ! Hop, Hop. Mais bordel, elles ne me servent à rien ! Après réflexion, tout ça me paraît logique. Qu’est-ce que tu veux que deux petites mousses s’opposent à un réacteur d’A-380. D’autant que j’ai la tête dedans. Alors je m’éloigne du devant de la scène et me retrouve tout au fond de la plaine, à côté de la régie. J’appuie simultanément avec mes deux index sur mes bouchons, de manière à les faire entrer au plus profond de mes oreilles. Cause toujours. Je reste vulnérable et prie pour que mes tympans ne se réveillent pas avec une gueule de bois comme ça demain matin, ou pour qu’ils se réveillent tout simplement. La saturation des guitares et leur son crunchy ont pris en otage l’atmosphère, peut-être les astres aussi. Un promeneur du soir sur la lune reconnaîtrait à n’en pas douter un morceau de My Bloody… Ouest France rapportait d’ailleurs le lendemain matin que le concert s’était fait entendre jusqu’à la côte bretonne, soit à une vingtaine de kilomètres de là. Preuve que c’est pas de la blague tout ça !
Il a fallu du temps avant d’ « entrer » dans le concert. Car passé le deuil imminent de mes tympans, l’ambiance visuelle n’était pas terrible non plus : pendant quinze minutes, le jeu de Kevin Shields consistait autant à gratouiller qu’à interpeller nerveusement un ingénieur du son pour lui faire comprendre que là ça ne va pas du tout, mais alors DU TOUT !! Cela dit il pouvait s’y attendre le Kevin : quand on empile quinze mille couches de guitares, y’en a bien une qui s’enclenche mal ou qui s’oublie… Et puis, en bon précurseurs du shoegazing, fallait pas non plus s’attendre à un mouvement de trop de la part des musiciens ; Kevin et Bilinda occupent le devant de la scène et ils nous apparaissent comme des pantins raides sur les jambes de bois dont seuls les poignets sont timidement animés. A suivre leurs regards, on a même l’impression que la musique vient de leurs chaussures et que les guitares nous la joue incognito.
Ah ! My Bloody…. Il a fallu du temps pour t’apprivoiser… Car lorsque tu envoyais tes grosses nappes de guitares sur fond de train rythmique inarrêtable dont le batteur était le chauffeur fou, on ne pouvait entendre la moindre voix. Pourquoi pousses-tu le vice de jouer si fort, jusqu’à te couvrir toi-même, te faire hara-kiri en public ? Merde, les voix, la Soupline de ta musique, la respiration, le côté pop légère qui vient contraster avec les vrombissements sonores dont tu as le secret, comment peux-tu les éluder ainsi ? J’avais besoin de ça pour t’apprécier, My Bloody.
J’ai fini par t’aimer, mais par petites gouttes. Ce n’était pas plus qu’une petite amitié de vacances.
Théo J.
Une plume trempée dans le sang de tes tympans. La prochaine fois, à la place des boules Quiès, mets des tampax.