Dear Boy

Publié le 13 octobre 2009 parjappeadmin

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01-70a Recording McCartney

Les étoiles pleuvaient normales au-dessus du Mc Donald’s de Saint-Gratien, et les maisons en pain d’épices respiraient, yeux fermés, le frais vent d’automne. On en menait pas large quand même. Ça restait le bled des suicidés, des petits trafics médiocres et peu rentables, du samedi soir zoné les deux mains froides glissées dans les poches du blouson avec une bière et un joint pour marquer le coup du week-end. Le minimum syndical de la détente.

Et puis de la laideur à plus savoir qu’en foutre, à droite, à gauche, en bas… pas évident. Mais Levallois aurait pu parler mieux de tout cela, lui qui depuis un an menait un combat vital contre cette ville. Ne pas se laisser engloutir au jour le jour, se ménager des couloirs d’air, taper des pieds pour se donner du courage. C’est sûr qu’il en prenait en pleine face, des éraflures sur les avants-bras pas belles à voir. Pourtant l’appartement donnait l’impression d’un îlot préservé, enfin plutôt une chambre sous-marine où la lumière et les sons extérieurs perceraient mais obliques, rendus inoffensifs par la densité de l’élément.

C’est dans cette chambre que convalescait le plus méchant des rédacteurs de Jappe, s’obstinant à fumer du tabac brun qui lui foutait des suées de chevreuil et lui grattait la gorge. L’œil noir et la chevelure fiévreuse, assommé, nerveux, excédé, je savais par avance qu’il allait être d’une intransigeante sévérité. Faut pas faire chier les malades, ils dégorgent déjà suffisamment avec leur corps pour qu’on ne vienne pas en plus leur parler de la troisième note d’un solo de Miles Davis.

Moi, urbain, je lui laisse le choix de l’enclenche. Il va trouver un disque pour se donner du combustible, de l’élan à la jactance. Le fond sonore c’est un tremplin à la confiserie du discours. T’en as pas, tes mots résonnent plus profonds que dans une cathédrale. C’est intimidant. Le fond sonore, c’est un peu l’eau du Léthé, tu dis n’importe quelle connerie tout s’efface sur l’ardoise.

Alors voilà qu’il trouve son inspiration, que ça s’enclenche, ça pétarade : « Vois-tu, il n’y a qu’une manière de recevoir dignement la sacro-sainte eucharistie… la belle communion dans la bouche… celle d’avant Vatican II… le rite avait son importance et il était beau… ne pas porter les mains sur le christ… ne pas se sentir digne de son contact… communion mystique avec un Dieu qui fond sous la langue et qui n’est pas tripoté par des mains velues… alors que maintenant, au creux de la paume le divin, plus impressionnant pour un sou, un petit fœtus en vadrouille qu’on pourrait écraser d’un geste… D’ailleurs la trajectoire a son sens, alors que l’hostie descendait dans notre bouche du divin à l’humain, c’est ces trous du cul d’athées qui remontent maintenant notre seigneur à leur bec… ils le rehaussent, le portent mais comme un corps sans vie… »

Moi je divague un peu, pas trop concentré parce que justement le fond musical ne joue pas son rôle. Il ne reste pas en place, revient à la surface, m’étourdit les oreilles, m’entraîne ailleurs.  Je ne suis plus là.

« C’est quoi ? » Interrompais-je mon catéchumène à rouflaquettes.

«  C’est RAM de McCartney, ça fait dix ans que je te dis de l’écouter ! »

Il ne faut pas forcer les rencontres, quand ça finit par venir ça s’impose naturellement, maturé à point des deux côtés pour se comprendre.

Dans le RER qui file comme une baguette de pain dans la nuit je chantonne cette chanson que je ne sais pas encore s’appeler « Dear Boy ». Et puis je réécoute l’album chez moi, j’apprends la petite histoire, les paroles qu’adresse McCartney à Lennon déplorant en substance qu’il ait rencontré son « citronnier nain »,  le tout sur une mélodie à pleurer (surtout pour ceux qui espèrent encore pouvoir écrire des chansons pop).

« I hope you never know, Dear Boy,
how much you missed,
And even when you fall in love,
Dear Boy, it won’t be half as good as this
I hope you never know how much you missed, Dear Boy. »

Comme le disait Céline: « Celui qui n’y perd point son souffle… n’est qu’un salaud navrant, bouseux, trou du cul de vache ! Irrémédiable et sans recours ! A noyer sans ouf ! illico ! Non dans les ondes qu’il sacrilège mais sous immensités d’ordures, cent mille tombereaux de purin fade. »

La réponse de Lennon ne se fait pas attendre, elle est d’une vulgarité musicale sans précédent. Dans l’indigent « How do you sleep ? » rien ne peut être relevé ; mélodie honteuse, paroles dignes d’un adolescent à qui on aurait collé un chewing-gum dans les cheveux et qui se vengerait maladroitement sur son agresseur. Grand vide méprisant et vertueux, que ne sauve même plus sa voix. On sent quelque chose de rassi et d’irrespirable quand Lennon ironise sur la mort de la mère de McCartney et sur la chanson que ce dernier lui avait écrite (Let It Be). Petit florilège: « Alors, tu fais toujours ce que te dit ta maman… pour moi tu fais de la musique d’ascenseur… ces débiles avaient raison quand ils disaient que tu étais mort. » Bref, la cour de récré.

C’est surtout d’une ingratitude musicale sans exemple. Même si McCartney tirait un peu sur la face d’assiette en mini-jupe il gardait cependant suffisamment d’estime envers Lennon pour le faire dans une belle forme et avec goût.

On s’abaisse toujours à abaisser ses ennemis, il faut au contraire les vouloir grands.

Vincent

Pour écouter l’album « RAM » sur Spotify : cliquer ici