
Dans cette métaphore indus’ – vous verrez que le mot est choisi – il était inévitable que Morrissey nous invite après l’annulation de son concert du 2 juin au Grand Rex (à la suite d’un malaise sur lequel je reviendrai plus tard) à deux pas de la Cité des Sciences et de l’Industrie.
Rêvant sans doute d’investir le stade de France il a dû néanmoins (et malheureusement – oui oui – ja board) se contenter du Zénith.
Moz ne pouvait raisonnablement pas non plus (à l’instar d’un fameux comique que je n’ai pas besoin de citer) «bourrer Bercy» de ses fans (ne riez donc pas sottement au jeu de mots que je n’ai pas fait) mais ceci … à son corps défendant , je dirais.
Et voilà une chronique qui semble mal partie, pourrait-on se dire, alors devrais-je peut-être plutôt revenir au commencement du commencement…
Pour faire court nous admettrons qu’après le Big Bang et tout le chambardement, disons JC y compris, c’était un peu la zone puis il y a eu les Smiths. Morrissey et les Smiths, plutôt (ceci étant la théorie la plus communément admise par leurs fans – les points de litige essentiels se situant plutôt sur l’existence ou non de JC et la longueur de la mèche de Morrissey au dernier concert du groupe).
Puis à l’été 87 il y a eu le schisme, le seul, inutile d’épiloguer…
Nous voilà donc au soir tant attendu du 12 novembre. L’humidité dans l’air rend la soirée fraîche et un peu mélancolique, ce qui somme toute sied bien pour un concert du «dandy» de Manchester.
Les âmes (nécessairement torturées) qui s’avancent dans leurs manteaux sombres sur le chemin qui les mènent à la salle ne se laissent pas perturber par les quelques revendeurs de places illicites qui les alpaguent. Aucun ne relève la tête, la place achetée depuis si longtemps bien planquée dans la poche intérieure. Quel abruti se déciderait au dernier moment pour aller voir le dernier crooner vivant ? Pfff.
La salle se remplit vite. 20H pile la première partie (non annoncée, faut pas déconner non plus on est à Paris – France … y’a des traditions qui ne se perdront jamais dans ce pays) Doll And The Kicks débarque.
Trois gars et une donzelle s’installent rapidement. Un frisson d’effroi parcourt le public, la dégaine et le look des membres du groupe fait craindre un set qui pourrait osciller entre de l’emo-core et du rock chalala type BB Brunes (je vais défaillir).
Les premiers accords ne me rassurent pas, ça joue fort, ça chante fort … et trop, ça sent le Sleater-Kinney mal appris, le Yeah Yeah Yeahs mal digéré, très mal digéré… Puis passés les premiers titres le rythme semble prendre le public (qui pourtant, comme à son habitude dans cette ville, a réservé au groupe son accueil le plus glacial).
En effet, même si c’est un groupe jeune, un groupe de jeunes, même si on ressent encore trop les influences des Yeah Yeah Yeahs (dont personne ne dit, pour une raison qui m’échappe totalement, qu’ils sont désormais, après les PIXIES, le meilleur groupe de rock du monde – ah ben voilà je l’ai dit) j’ai l’impression que dans cette bande-là il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark … euh pardon … il y a quelque chose qui pourrait s’apparenter aux germes d’une certaine qualité musicale, en tout cas à une certaine élégance mélodique. Ils quittent la scène sous les applaudissements qui, bien que pas tant fournis que ça, me paraissent sincères ; en tout cas les miens le sont.
Les roadies s’affairent déjà, un écran barre la scène du Zenith et à peine ai-je le temps de regarder l’heure qu’on nous balance plein écran un inconnu nous annonçant que la classe va bientôt commencer, sans doute pour s’assurer de l’attention du public.
Millie Small se met alors a couiner à une hauteur d’environ 200 Dbs My Boy Lollipop, et je me rends compte alors que Doll And The Kicks ne jouaient sans doute pas si fort que ça, mais plutôt que les ingés son du lieu ont fermement décidé (sans doute en accord avec Robert Hossein et Audika) de rendre l’audience sourde . Ca promet pour la suite …
Suivront alors une dizaine de Scopitones/extraits tous plus jouissifs les uns que les autres, et pour n’en citer que quelques-uns nous auront droit aux époustouflants Sparks («This Town Isn’t Big Enough For The Both Of Us»), les Shocking Blue, Nico, Lou Reed arrogant comme on l’aime, les New York Dolls qui cherchent un bisou, bien sûr (présence de l’ex-président de leur fan club anglais oblige), puis Joe Dolan entonnant «You’re Such A Good Looking Woman» (depuis le temps que je vous le dis).
L’écran disparaît, obscurité totale dans la salle, lumières rouges sur la scène, l’écran du fond révèle l’ombre d’un homme qui s’avèrera être Walter Chiari pointant d’un doigt (vengeur ?) le public qui a, finalement, à peine eu le temps de s’impatienter …
La troupe arrive, le meneur de la bande en chef de file «Suivez moi les gars, ils vont voir ce qu’ils vont voir». Le pas est lourd et décidé.
Le temps d’un bonsoir, et là, je crois qu’on a pu assister alors au plus beau viol musical live de notre vie: Morrissey et ses bûcherons s’attaquant (y’a pas d’autre mot) au délicat This Charming Man sous le regard ébaubi (estourbi ?) de l’assistance.
C’est sur ce même titre que le Moz a fait un malaise respiratoire il y a quelques semaines.
Tu m’étonnes ! Trousser ainsi, sans échauffement, un tel morceau, y’a de quoi y laisser sa peau !
Au deuxième refrain mon voisin de droite sort ses babs (bouchons anti-bruits) bien que je pense qu’il est déjà trop tard pour chacun d’entre nous. La chanson s’achève, non pardon, la chanson est achevée, on applaudit, par respect, par respect seulement…
Suit alors le bien nommé Black Cloud (il me semblait bien avoir entendu l’orage) et bien que joué à un volume peu compatible avec la conservation d’une quelconque finesse mélodique (dont le titre est heureusement exsangue), il s’avère être d’une redoutable efficacité sur scène, le public semble rassuré et la ferveur commence à poindre son nez (pourvu que le très très bien nommé Boz Boorer ne sorte pas sa grosse pelle pour lui en mettre un bon coup sur le gr/c-oin).
La tension ne se relâche pas et le sublime et superbement interprété When Last I Spoke To Carol avec ses accords latinos finissent de réconcilier le public avec le groupe (Morrissey restant évidemment intouchable).
Libéré des contraintes juridiques Morrissey se lâche et reprend à nouveau un titre des Smiths, Is It Really So Strange?
Les gars ont semble-t-il eu bien du mal à l’assimiler, celui-ci (légère, la batterie, on a dit, Matt), je sens le public s’irriter ; Le voisin de devant hoche la tête en signe de mécontentement, encore un qui ne s’est pas remis du schisme …
Quelques mots sont échangés avec le public et le Moz se détend, nous avouant alors qu’il ne veut pas rentrer chez lui … et ce juste avant de nous envoyer les fleurs que l’on attendait avec I’m Throwing My Arms Around Paris ! Quel cabot quand même.
Il minaude il se déhanche, jouant les charmeurs et nous pigeons (de Paris) on tombe dans le panneau.
A ce moment je re-regarde Walter Chiari et je me rends compte que ce n’est pas le public qu’il pointe mais plutôt Morrissey lui-même.
Comme pour dire «That’s THE man» (un peu comme dans Mulholland Drive), c’est lui que vous êtes venus voir alors : regardez-le.
Le groupe est en effet très en retrait de la scène, moins éclairé, les gars semblent comme effacés dans leurs costumes marrons (c’est une bonne couleur pour aller au bois).
Puis me revient à l’esprit que Paris est aussi un dieu grec, protecteur des hommes, peut être qu’alors tout cela n’est qu’une mascarade… Un autre mythe … Les Smiths … c’étaient vraiment si bien que ça ? … sur scène, je veux dire ?
Oh et puis tant pis on s’en fout, «Moi aussi je t’aime Moz !!!!» ai-je envie de crier, mais je me retiens car je pense que je ne suis pas le seul dans ce cas.
Applaudissements, puis Morrissey nous avoue qu’il s’est rendu à Pigalle dans l’après-midi sans nous dire ce qu’il a bien pu y faire, tout en arguant du fait qu’on est sans doute trop jeune pour l’entendre … salaud !!! salaud !!!! … Je l’aime encore plus.
Se rappelant qu’après tout il est en pleine tournée du Swords Promotional Tour, il nous balance un Ganglord sans conviction, que de toute façon personne ne semble connaître, mais qui tout de même aurait presque des relents faisandés (encore les bois) de « How Soon Is Now »…
Les regrettés Smiths ne restant décidément jamais très loin pendant ce concert : c’est au tour de l’album The Queen Is Dead de se faire visiter (référence au viol d’entrée de concert) et là, les quelques fans inconsolables de l’ex-groupe du Moz ont bien failli ne pas s’en relever. Cemetry Gates est assailli de toute part. Qui a dit que les mélodies ciselées de Johnny Marr n’étaient pas stérables ? Passons…
Suit alors un morceau très très attendu (par moi-même … les autres je m’en fous et je pense que chacun ici se trouve dans cet état, car en effet autant les Smiths se dégustaient en communion, autant le Moz se dévore en indivision – dans le sens de copropriété je veux dire)
One Day Goodbye Will Be Farewell nous prévient alors le chanteur, et il convient d’en profiter ici et maintenant parce que si, comme promis, il exécute ses plans, on ne va plus le voir encore très longtemps (Morrissey ayant affirmé qu’il ne chanterait plus après 55 ans il ne nous reste donc plus que 5 ans!)
Et pour les quelques-uns qui ont loupé la première invitation à se faire hugger, Moz en rebalance une couche (oh oui vas-y balance tout) «Grab me while you still have the time», dernière phrase d’un titre sublime, dernière phrase qu’il ne termine d’ailleurs pas, s’arrêtant dans un souffle à «Grab me … while … you still …», la main tenant le micro retombant lourdement … putain il va nous rester sur les bras là … mais non, et on va le voir, il en a encore sous le pied le minou (est-ce que je deviens de plus en plus familier ou c’est une impression ?)
Moz présente son équipe de rugby … de bûcherons, pardon … non de musiciens (c’est facile à reconnaître y’a des cordes sur les manches des outils), bla-bla-bla, on applaudit vite fait, il s’en rend compte et glisse à Boz un «Ils sont si impatients» (de me retrouver).
On enchaîne avec The Loop, un titre que j’avais oublié mais que je retrouve avec une joie non dissimulée, Morrissey s’éclate avec son tambourin, c’en serait presque léger et printanier… Presque.
On revient à Swords (ben oui quand même faut le faire connaître un peu cet album) avec Teenage Dad On His Estate où il est question de voisins , de méthadone et de «Leave him alone», leitmotiv morrissien bien connu (« Laissez -moi tranquille, je suis très bien tout seul, tout le monde est contre moi, je vis comme je veux, I am what I am and who I am is what I am », etc.)
Autre reprise des Smiths, Death At One’s Elbow tirée du magnifique Strangeways, Here We Come que la bande interprète majestueusement, je vais finir par les apprécier ses petits gars… Enfin quand je dis petits …
Morrissey nous ramène ensuite à ses racines, le sang irlandais et le coeur anglais, Irish Blood English Heart, facile et efficace enchaîné avec The World Is Full Of Crashing Bores -sauf moi, nous lâche-t-il à la fin …
Approche la quatorzième chanson et je constate que je n’ai toujours pas versé une larme.
Soit je me suis endurci, soit le Moz ne nous a pas encore tout donné (bien que découvrant peu à peu son torse qui semble avoir pris une ampleur telle qu’il pourrait y contenir nos coeurs réunis – je parle de celui du public pas du mien hein … bref).
Les premiers accords de Why Don’t You Find Out For Yourself montent dans la salle, les gars ont abandonné leurs lourdes guitares, quelqu’un aura filé des cotons tiges au batteur en guise de baguettes, l’émotion m’étreint, j’essaye de chanter mais je sens ma voix trembler, je connais les paroles, je connais les paroles et je veux partager. Je me délecte, l’interprétation est parfaite.
Je suis conquis.
On revient aux Smiths et là encore une fois le jeu est bon, Ask interprété avec un enthousiasme non feint, public aux anges, fans réunis, la réconciliation pourrait-elle avoir lieu (Morrissey étant tenu pour responsable de la séparation des Smiths) ?
Swords, encore, avec un titre ambigu : Don’t Make Fun Of Daddy’s Voice . Moz prend des airs maniérés pour nous parler de cette «étrange voix de papa» qui, adolescent, a eu «un truc coincé dans la gorge». Je veux bien ne pas avoir l’esprit mal tourné, mais là faut pas pousser mémé dans le bouchon des orties trop loin !!!
On s’approche de la fin mais Morrissey ne semble nullement fatigué, un How Soon Is Now de très très haute volée (comme on dit) est alors livré par le groupe, se concluant sur quatre coups de gong qui laissent le public médusé. Morrissey a disparu en backstage avant la fin de la chanson, il revient, le bruit du dernier coup de gong envahissant encore la salle, il a changé de chemise et il entame alors le titre final comme pour chacun des concerts de sa tournée I’m Ok By Myself, pied de nez aux critiques, à lui-même (reprise de ses sempiternels thèmes de prédilection).
I’m ok by myself
And I don’t need you
I never have
J’adore, j’exulte …
Un seul encore : Something Is Squeezing My Skull se terminant par un superbe lancé de chemise, découvrant ainsi totalement le torse musculeux et massif du Moz, est-ce bien le même Steven Patrick Morrissey que celui de mes fantasmes d’adolescent ?
Reste que, quand même, le public parisien est l’un des publics les plus inertes et inexpressifs que je connaisse et qu’il est difficile d’apprécier pleinement la qualité scénique d’un artiste dans ces conditions. Car en effet, n’en déplaise à certains, en concert comme en amour, un bon plan ça se fait à deux.
Qu’attend-on de Morrissey en 2009 ? Qu’il nous refasse les Smiths sans les Smiths, qu’il reste celui qu’on a connu fin 80 mais sans les mêmes démons (en référence à une chronique récemment parue et très irritante lui reprochant son changement physique et l’invariabilité des thèmes de ses paroles)
Morrissey vieillit, sa voix change, mais ce qui ne semble pas changer c’est son plaisir à chanter et il le fait bien, très bien même. Sans chichis et sans effort, il envoie, comme ils disent.
Ses démons sont en effet sans doute toujours un peu les mêmes. Mais qui lui jettera la première bûche ? (pour rester dans le thème, également).
Car après tout … il faudra un jour s’y résoudre … Morrissey est.
Pi Patel