Mes amis crisseront des dents à la vue de ce titre car la BD, eux, ils l’aiment. De tout leur petit cœur tordu et depuis toujours. Ils n’ont pas fait semblant d’aimer le populeux, de relever le foot ou les arts mineurs pour se faire une belle réputation de monsieur tolérant ouvert sur le monde comme il va.
Nous, le populeux, on est tombé dedans quand on était tout petit. Notre potion magique est faite à base de fils de haricots indigestes, recrachés sur le bord de l’assiette le midi et réutilisés le soir même pour la soupe.
Ah, mes bons amis ! Ils m’ont concocté un chemin de croix initiatique où chaque lecture représentait une étape de plus dans la souffrance et dans le ressentiment. Et pourtant, j’étais tout prêt à comprendre, à pardonner. J’ouvrais même parfois les bras, mais je ne recevais que des pelures de courgettes au visage. Je me disais : les arts mineurs n’existent pas. Peut-être, un jour, y aura t-il un Stravinsky du patin a glace qui saura redéfinir entièrement le langage visuel des années 80 ?
La BD, en droit, peut elle aussi produire des belles images, du trop beau, de l’excès à rêver pour trente ans, de la suffocation de haute altitude. Mais jamais rien n’est venu appuyer ce jugement amical.
Ma conclusion est donc que la BD n’est pas un art ; non pas par une incapacité inhérente à ce média, mais bien par la fadeur et la stupidité de ceux qui la pratiquent.
Prenons le haut du panier moderne : Riad Sattouf ,à mon sens, représente ce que peut espérer de mieux la BD française. Une forme de petite sociologie douce-amère, de l’anecdotique bien croqué qui parfois – rarement – sort de l’anecdotique. C’est surtout, sous chaque case, la vision tendre d’un humanisme rance, la bonne petite parole bien propre, la vision du monde réduite à des souvenirs d’adolescents, à sa salle de classe, à son sac-à-dos Fido Dido, à ses déboires senti-menthe-à-l’eau-sexuels.
Je classerai aussi, dans ces grands impuissants de l’imaginaire, les trois quarts des productions de L’Association qui ont cru que pour faire auteur il fallait être ennuyeux et torturé. Je les invite d’ailleurs à écouter les mots de Deleuze qui fustigeait déjà l’autobiographie en littérature. Que n’aurait-il pas dit de la BD ?
Comme ils me font du bien, ces mots : « Tout le monde a une grand-mère qui est morte d’un cancer, ça ne suffit pourtant pas à faire de l’art ».
Je conseillerais à nos dessinateurs de balayer leurs morts silencieusement, de garder leurs maladies secrètes pour que nous puissions nous reposer les yeux de leurs vies minables.
A mort aussi, les Gad Elmaleh du quotidien qui nous exposent sur trois planches qu’ils ont oublié de retourner leur gel douche, qu’ils glissent sur le tapis de bain et s’entroupent dans l’alimentation de leur ordinateur portable. Cha, Boulet et autres BD blogueurs plus insipides encore… Les voyages de Trondheim qui se résument à un hall d’aéroport et à une pensée trop décalée sur le règne des dinosaures une fois installé dans l’avion.
Toutes ces images mal foutues, mélange de culture geek , d’une adolescence mal digérée, et d’une ignorance crasse du monde. Petit homme démocratique avec ses petites joies, ses petites névroses mais son cœur gros comme ça, où tout se résout sur un balcon haussmannien avec son plan harmonieux de la ville endormie et ses becs de bobo dissertant sur les jeux vidéos.
Honte aussi à Watchmen ! Au dessinateur le moins talentueux de sa génération (Dave Gibbons) et au scénariste le plus bête et le moins innovant que le monde ait connu (Alan Moore). Ce m’a toujours été une grande surprise de voir autour de moi l’engouement suscité par une telle fadaise. Ferme les yeux, m’avait-on dit, les dessins tâchent sales mais l’histoire en revanche est remarquable. Mais d’histoire, rien… Ah si ! « Le mal est le bien sont intimement mêlés » : Dieu, quelle révélation ! Ou le proverbe pascalien « Qui veut faire l’ange fait la bête » développé sur un gros volume inutile.
Et quand le choix terrible de sauver le monde en sacrifiant une partie de la population survient, deux des protagonistes font l’amour pour conjurer leur terrible responsabilité.
Un coup de pied au cul, oui ! Avec obligation pour les niaiseux de s’enfermer dans les toilettes et de lire Machiavel pour se forger l’âme politique.
Coup de pied au cul encore à Sfar qui nous fabrique des œuvres massives et mobilières avec ses poubelles de table. On a l’habitude de présenter l’homme comme un bourreau de travail, infatigable. C’est plutôt une usine à merde grand rendement. Qu’il dessine mal c’est son problème, mais qu’il fasse baver notre souvenir de Gainsbourg dans ses couleurs de clochers de villages à l’aquarelle, voilà qui devient insupportable. Se prend-il pour un si grand génie qu’il se sente l’obligation morale de nous dévoiler le travail dégueulasse en amont de son film ? Qu’il aille poser son tréteau ailleurs que chez les gens qu’on aime : notre Serge n’avait ni des yeux de chat, ni des membres distordus.
Vincent
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