Aboiements & Tocades

Archive de la catégorie «Le Salaire du Jappeur»

Action Discrète, L’impertinence molle

In Aboiements, Le Salaire du Jappeur, Tocades on mars 7, 2010 at 11:43

Rien de pire que l’humour Canal Plus, que son autocélébration satisfaite rediffusant en boucles les sketchs des Nuls ou ceux du couple De Caunes-Garcia. Savant mélange de crème chantilly sur costard de présentateur, de strings pour hommes aux jambes poilues, le tout relevé d’une touche d’absurde au carré. Oh, pas celui des Monty Python bien sûr… Plutôt l’humour régressif de ceux qui n’ont de toutes façons rien à dire et qui devait culminer dans l’horreur intégrale que sont Les Robins Des Bois. La fantaisie du mal de tête, le petit théâtre des remontées acides.

Moi, fils de mon temps, j’ai imprimé involontairement le rire du beauf décomplexé… des gosses de riches qui gesticulaient nerveusement à la télé. Et pour m’avoir aussi bien limé la tête, je crois qu’il serait justice complète qu’ils me reversent une petite indemnisation.

Quand cela se restreignait à du guignol pour adulte, à la provocation du pet, à l’anarchie en plastoc consistant à semer un bien petit désordre de plateau télé, l’on pouvait toujours fermer les yeux en espérant quand même que ces faux mauvais gosses crèvent étouffés, gueule ouverte, rouges, yeux exorbités face caméra.

Mais, c’est là une constante dans la vie humaine : le pire est toujours à venir. On croule, on chute de marche en marche, on se réveille toujours en deçà de là où l’on se situait… Habits piteux, chapeau déchiré, se tâtant tout le corps pour y découvrir des côtes fêlées, une molaire sur le carreau… Mais rien ! Notre toboggan, à nous, est entouré de mousse protectrice. C’est à peine si l’on s’aperçoit que l’on dégringole. On espérait des belles gueules cassées, on se retrouve indemne, tout propret, ne voyant pas qu’ imperceptiblement notre chute foireuse nous laisse vides et épuisés, n’ayant de forces que pour la glissade verglacée.

Eh bien, sombres amis d’Aqualand, il est une espèce de comique qui me fait regretter tous les précurseurs de Michaël Youn réunis. Ce sont les biens nommés Action Discrète qui ont gardé du terrorisme le goût de la suffisance, la bêtise intellectuelle et la foi fanatique en quelques principes humanistes ( ici une tolérance à la sauce Skyrock). Ceux que Nietzsche appelait « les doctrinaires du sens de l’existence » ont maintenant leur émission.

Vous me direz : « Il y a méprise, vous surinterprétez une simple bande d’humoristes engagés ! » Peut-être, mais ne sentez-vous pas le sérieux galoper derrière leur rire, ne sentez-vous pas cet esprit de sérieux modeler en creux l’entreprise de nos piètres moralistes ? Pour moi, tout ça sent trop le pus et les branches mortes. Mais reprenons.

Je garde toujours derrière la tête cette phrase de Jankélévitch : « Un mauvais roman est un roman où le bourgeois est un bourgeois ». Je dirais qu’un rire grossier, le rire puant du beauf qui rampe sous le canapé d’angle, c’est le rire sûr de son jugement, qui fait de l’ennemi une caricature tellement déformée qu’on ne peut plus y reconnaître l’original. Car, non content de grossir le trait, Action Discrète crée la pure fiction d’un monde bipolaire partagé entre les vrais salauds d’un côté et les vertueux de l’autre. Mais à trop lutter contre un ennemi plat et stéréotypé, on en devient soi-même plat et stéréotypé. Il faut au contraire vouloir son adversaire fort, mais c’est là, une conclusion que la meute d’Action Discrète serait bien incapable de formuler.

Les salauds véritables n’existent pas ? La réalité est trop mêlée ? Qu’à cela ne tienne, nous allons interpréter nous-mêmes les ennemis que nous aurions rêvés d’avoir. Voilà le lieu commun du rire. Les manchots aux mains propres n’enfoncent pas les portes ouvertes, ils courent dans un espace unidimensionnel en s’effrayant de leur propre témérité.

L’irrévérence bébête rejoint ainsi le moralisme Laguna qu’elle n’a jamais cessé d’être. Le serpent humoristique de Canal Plus se mord la queue, recyclant ses déchets, sa suffisance, son fric, ses rognures et ses fins de bouteilles éventées. Et l’on devrait applaudir l’audace de l’engagement…

Vincent

So So Tired

In En vrai, Le Salaire du Jappeur, Musique on février 11, 2010 at 12:07

Des grands spermatozoïdes débraillés qui mitraillaient le public avec une musique forcément moderne ; voilà l’effet que nous avait fait les So So Modern au BBmix festival. Un concert musclé tout en tension colorée. De la rage fluo avec des pulsations désordonnées sous Redbull. Les quatre cotons tiges ne s’embêtaient pas de sentiments, leur cœur, ils le gardaient pour l’intimité. Et l’idée même de se mettre à chuchoter du baveux, de susurrer de la bêtise bluette devaient leur paraître incongrue. C’est qu’ils sont jeunes nos nouveaux musiciens et qu’ils ont le battant fait tout d’une pièce en acier Shimano.

Allez donc demander à un Rubik’s Cube de nous signifier des passions vaporeuses, des volutes de brouillard et du spleen, il ne vous donnera rien. Les So So Modern agencent des surfaces de couleurs, les mélangent ou soudainement les harmonisent. On ne leur demande rien d’autre car cela suffit à notre joie. Oubliez le mystère et les méandres du « Je », il y a dans leur musique autant de psychologie que dans le geste du chirurgien. E t- fait assez rare pour être remarqué – ils libèrent bruyamment leur art de toute forme de discours. Musique « objective » donc, certains diraient dionysiaque, mais ce dernier adjectif me pose problème (j’ai tenté de vérifier le sens dans ce bouquin fin chiant qu’est La Naissance de la Tragédie et il faut bien avouer que c’est tout emmêlé tant le moustachu essaye de faire plaisir à papa Schopenhauer.)

Bref, je les attendais à la Flèche d’Or avec cette impatience du RMIste qui n’a de toute façon rien d’autre à penser dans la journée. J’arrive trop tôt, oui bien trop tôt et ainsi commence le calvaire des premières parties…

The S : Montent sur scène deux petites filles fragiles, aussi maigres que leurs jacks. Assises sur deux chaises, le dos voûté, silhouette de petites vieilles souffrant d’ostéoporose, on se demande comment leur guitares si lourdes ne nous les cassent pas en deux. Quand la chanteuse parle, elle a cette hésitation propre aux junkies qui me donne toujours envie de foutre un bourre-pif façon Lino Ventura dans la gueule du locuteur. Ces filles, ça se sent à deux bornes, c’est des nœuds de problèmes. Tu as le malheur d’être un peu faible un soir et te voilà pendant un an à passer tes samedis après midi au service anorexie… A écouter patiemment les dernières compositions qu’elle a pu écrire entre deux crises et qu’elle chante avec cette voix propre à des groupes justement disparus (Cranberries, Alanis Morissette et la BO de Dawson) en te regardant les yeux rouges et cernés mais plein d’amour… Et toi, lâche, tu la félicites sur le fait qu’elle ne se scarifie plus, qu’elle est en progrès puisque elle se ronge juste les ongles et que d’ici une petite décennie elle pourra remonter sur scène grâce aux compléments alimentaires.

Grand Archives : Aucun intérêt. Le chanteur Mat Brooke (ex Band Of Horses) avait son brin de charisme, mais je me suis tout de suite focalisé sur son bassiste qui tapait du pied sans élégance et qui arborait une chemise et un tshirt que n’aurait pas reniés Zach Morris. A la fin, je fus presque touché par son air pataud et sa bonne volonté. Musicalement ils ne nous auront rien épargné, allant jusqu’à faire un final style outro de blues avec grands coups de cymbales et grattage d’accords qui montent pour s’arrêter brutalement. Amis du Cadran, you know what i’m talking about!

So So Modern : Enfin les voilà pour nous laver de l’enflure sentimentale qui avait sévi jusqu’ici. Première surprise ils ne sont que trois et pas de déguisement style combinaison NASA. On les sent surtout épuisés et agacés. Car forcément, c’est dans ces moments de fatigue terrible que surviennent les problèmes techniques. Problème de mixage de la batterie qui retarde le début du concert, problème d’alimentation sur la station Mir qui sert de pédalier au guitariste et qui coupe littéralement le concert en deux, problème de synchronisation des boucles qui ne s’arrêtent pas d’un coup brusque ( il faut dire que ces jeunes hommes sont perfectionnistes et s’énervent d’un détail que vous ne pouvez percevoir). Donc pas le soir des So So Modern qui n’ont qu’une hâte : aller se coucher au plus vite en s’excusant de leur prestation. Ce dont il ne semble pas se douter c’est que, même avec tout ces désagréments, ils offrent un set toujours aussi nerveux et tendu. Certes, il n’y avait pas la Grâce cette nuit mais le talent était là et cela suffit amplement à faire un bon concert.

Vincent

Lucien Febvre et les hommes zarbos du début XXème

In Le Salaire du Jappeur, Littérature, Philosophie, Tocades on janvier 19, 2010 at 2:19

Loqueteux, nains foireux, hommes des tangentes au gros yeux pleureurs, assommés sous la méchante cause, un sac de briques en guise de cœur et du grisou dans les artères. On est décidément pas possible à voir… à se demander comment on tient encore debout. On nous a fait tout pourraves, en matériaux confiture Bonne Maman. On dégouline sur le côté… baveux balbutiant… Trois piquets avaient plus d’idées, plus de tenue que nous.

Et je ne parle même pas de la fatigue, longue traînée insistante… les muqueuses à sec…  ensablées… Et comme des courbatures éternelles tout le le long des muscles.

Quand on s’endort, on peut voir nos nerfs se détendre et agiter spasmodiquement nos petits corps tout recroquevillés. Mais là encore, pas de grandes nuits à papy, des réparatrices, des tours d’horloges, de la nuit bien compacte, épais comme une belle coulée de pétrole, puis un réveil de croissant au beurre.

Non, c’est les nuits de petits animaux inquiets éclairées par les cristaux verts ou rouges des radios-réveils. Sommeil coupé, intermittent, interrogatif, et un épuisement plus lourd encore chaque matin. A croire qu’on s’efface progressivement sous les couches de fatigue.

Voilà les réflexions périphériques que je me faisais en lisant le beau livre de Lucien Febvre « Vivre l’histoire ». Parce qu’à travers les critiques de monographies d’histoire du début du XX ème siècle qu’il publiait dans les Annales, c’est tout un monde intellectuel qui revit sous nos yeux, avalé par monsieur Chronos. C’est aussi des beaux noms que l’on découvre : Henri Pirenne, Camille Julian, Henri Berr, Jules Sion, Albert Demangeon… Des hommes secs et durs qui, comme le dit Febvre, suivent l’élan mystique de leur fidélité à la science.

Sommes-nous à ce point si différents d’eux ? C’est à croire ! Il suffit de se pencher sur quelques anecdotes pour s’en apercevoir. Braudel qui, en captivité, demande à Febvre s’il peut écrire un article sur un livre obscur de Gaston Roupnel, Febvre lui-même qui, en 14-18, entre deux offensives, lisait des livres récupérés dans des bibliothèques en ruine pour tenter de poursuivre la rédaction de l’ouvrage sur La terre qu’il avait entreprise avant les hostilités…

Ces hommes paraissent moins courbes que nous, en tout cas plus drus et plus âpres que les événements eux-mêmes. On se les représente comme Charles Blondel décrivait Durkheim : « La gravité quasi-religieuse de son esprit garde partout quelque chose d’implacable. Dans ses écrits il y a des colères, des âpretés. Je ne me souviens pas d’y avoir rencontré un sourire. »

Je ne me lancerai pas dans une analyse en règle des causes de ce changement psychologique. Nous pourrions en trouver des milliers, comme le désenchantement du monde qui gagne la science, l’égalisation des conditions de vie, le traumatisme des guerres mondiales, l’invention de la Vespa, et que sais-je encore ?

Nous paraissons de toute façon plus nus, et moins capables de travail. Nous n’avons qu’une vie, ils en avaient douze et marchaient du pas borné de celui qui sait où il doit aller. Je ne m’aventurerai qu’à cette conclusion : quand l’existence de l’Etat devient un fait clignotant, peu tangible et vaporeux, notre dette à son égard est forcément moins forte.

Alors continuons à faire nos trois petites crottes de renard l’esprit dégagé : nos rétentions, nos empêchements, nos improductivités sont en partie liés à notre inexistence sociale… Mais en partie, seulement.

Vincent

Anouar Brahem et le bassiste venu du froid

In En vrai, Le Salaire du Jappeur, Musique on décembre 11, 2009 at 12:41

En retard comme d’habitude, juste le temps de finir sa bière cul-sec, qu’on repose vite fait dans l’évier, et nous voilà (Nico et moi) sur le chemin du concert. Jamais foutu les pieds à la salle Pleyel, pourtant la programmation de cette année est à tomber par terre, mais le drame – parce qu’il y en a toujours un – c’est que je ne peux plus bénéficier du tarif jeune. Au revoir Pollini, Perahia et autres croulant magnifiques pour lesquels on donnerait trois Lou Reed. Paraît qu’il a joué aussi dans cette salle, Mister Dépression. Vous savez, cet album, Berlin, pour lequel un critique avait dit qu’à ce niveau de lourdeur on devrait être en droit de se venger physiquement sur son auteur. Niveau lourdeur, les autochtones de la salle Pleyel c’est des number one : voilà des années qu’ils se farcissent les opéras de Wagner, alors le ris de veau Lou Reed, il fait autant d’effet qu’une salade d’endives aux cerneaux de noix… limite pour eux ça facilite le transit auditif, ils ont du se coucher plus léger, les notables.

Enfin, nous voilà vers les Champs-Elysées dans une ambiance de Noël détrempé. Ça goutte aux illuminations, les rues sont d’un bleu-pétrole, y’ a un truc qui cloche… ça sonne l’ennui et puis les magasins sont fermés. La vie a coulé du lieu. On est rejeté physiquement, dédaigné par les bâtiments. Les vitrines sont des paupières closes qui ne s’adressent à personne. Les rues nous excluent,on sent qu’elles n’existent pas pour l’individu,qu’elles visent plus haut, plus loin… qu’elles visent un truc économique dont on ne fait pas partie. Ça t’écrase par une puissance hautaine de neutralité. Même le millionnaire n’est rien ici. Seul compte le flux, la mise en rapport, le quantitatif. C’est peut-être beau mais c’est pas respirable, je m’allume une cigarette.

Avec toutes ces conneries on arrive avec dix minutes de retard. Laisse-moi te présenter les lieux, bouseux provincial ou désargenté mélomane des banlieues (c’est pas beau ça… la magie de l’écriture… tu vas pouvoir te faire la Salle Pleyel sans retirer tes bottes crottées et en continuant de fumer ta clope… la main dans le caleçon, positif). D’abord il y a un essaim d’étudiantes sous-payées qui font cercle, ça butine, c’est chantant, ça valide ton billet, il y a des effluves de gingembre, de croissant, de bain chaud aux huiles essentielles bio. Puis le gros du travail arrive, il faut te faire pénétrer dans la salle parce que le concert a déjà commencé. Tu vas me dire avec ton accent purin, y a qu’à ouvrir une porte… Et alors moi je réponds « Putain, mais tu te crois où, fils de commerçants lédoniens ! »

Je t’explique le trajet : tu te positionnes sur le bord de la moquette rouge, au top signal un petit groupe rentrera dans l’ascenseur super classe qui va te servir à monter trois marches, là tu es introduit dans l’antichambre, une sorte de purgatoire à la cool avec banquettes en cuir qui crissent sous tes fesses et écran plasma qui diffuse ce que tu es en train de louper du concert. Bref, une salle d’attente lounge que tu pourrais voir dans une boite de nuit de Montpellier, un mojito à la main (l’exemple, c’est pour que tu puisses visualiser, je pioche des images dans tes vacances de 2004). Et au moment où retentit l’ultime vibration du dernier accord d’Anouar, on ouvre les portes, on s’active, on s’agite, on te cloue sur ton siège, on referme la porte au premier accord. La salle Pleyel s’est rencullotée, y’a plus rien qui dépasse. Derrière les portes, ils doivent se sabrer du champ’, se sauter dans les bras, s’embrasser mouillé pour avoir réussi leur mission aussi bien.

Anouar, on l’aime surtout depuis « Le Pas Du Chat Noir ». On l’aime pour ses compositions gorgées de silence qu’arrivait si bien à mettre en valeur l’un des meilleurs pianistes de jazz français : François Couturier. Vous avez déjà dépapieté un appartement ? Anouar fait la même chose avec la musique, il vous arrache des longs bouts de silence. Il part d’un petit coin et il déroule, c’est toujours très beau à voir. On part forcément, reposé du trop-plein auditif. Mais vite, quelque chose que vous n’aviez pas remarqué vient vous piquer l’intérieur du nez. Alors qu’ Anouar s’évertue à creuser un trou dans le sable quelqu’un dans son dos remet deux, trois pelletées, discret. Et puis vous comprenez : c’est la bassiste Björn Meyer, chevelu métaleux du pays des traîneaux qui nous gâche le spectacle. Non content d’avoir un son de basse digne d’un bon Dream Theater ( à croire qu’il a demandé conseil dans un magasin de musique avant de faire son concert) le voilà à faire monsieur-surdoué-virtuose. Avec un jeu (plus ténu, certes) mais qui se rapprocherait du mauvais prog’. On est sauvé de justesse quand il se limite aux harmoniques de son instrument.

Le point culminant arrive quand Björn reprend la « Danse d’Hélène »… Vous savez le tube de l’été j’sais plus quoi, dont les paroles sont « Je mets le doigt devant, je mets le doigt derrière, je fais le tour de moi même… » Ah mon bouseux, t’aurais pas été dépaysé, c’était comme au mariage de ta cousine. A mon avis, Björn il a foutu les pieds dans un Club Med tunisien pour sa préparation. Il pensait juste qu’en s’inspirant de « Danse d’Hélène » il puisait aux racines même de la musique orientale.

Donc forcément, un bon fou rire dans la salle Pleyel, favorisé par l’austérité du lieu. Mais c’est déjà la fin du concert, tonnerre d’applaudissements à faire péter tous les pacemakers. On rentre avant dix heures, avec le regret de n’avoir pas vu Anouar tout seul.

Bientôt dans Jappe, Nico nous dévoilera pourquoi on a eu trois fois raison d’aller voir Macca en concert.

Vincent

Et le troisième jour, il ressuscita des chiens morts !

In Aboiements, Bilan de compétences, Le Salaire du Jappeur, Ruminations on décembre 8, 2009 at 3:53

Tel un phœnix empaillé, reposant sur le vaisselier poussiéreux d’un taxidermiste à la retraite, Jappe renait de ses cendres. Malade comme toujours, déplumé, n’ayant pour souffle de vie que le peu de haine qu’il lui reste dans les poches, il est là pourtant, prêt à s’effondrer au moindre courant d’air. Des visiteurs le touchent du bout d’un bâton pour contrôler son processus de raidissement, mais il ouvre encore péniblement les yeux, les contemple sans réaction, puis se referme au monde, mortellement affaibli.

Voilà bien la fin des adolescences. Et si Jappe avait un but masqué, c’était de se déprendre de cet âge stupide. Les rêves se retirent aussi, dans une trajectoire lente et tortueuse certes, mais ils ne nous soutiennent plus, ils ne nous sont plus d’aucune utilité. Ce n’est pas l’enfant qui délaisse ses jeux pour n’être plus obnubilé que par le sexe, c’est un long progrès qui se fait inconsciemment en lui avec des craquements souterrains qu’il ne maîtrise pas. Pareillement, nous venons de nous réveiller du jeu. Notre vie sera donc ça… Juste ça, pas plus… On se croyait fortiche, à pouvoir doubler par la droite, revenir en arrière, esquiver toujours, mais c’était sans compter sur sa boîte aux lettres, son banquier, ses rendez-vous au Pôle Emploi, son propriétaire et puis tout ce qui se met en place sans votre consentement… dans votre dos… que quand vous vous retournez, c’est une place d’armes aussi dure qu’une citadelle de Vauban.

Faut que ça se rigidifie, c’est ça la grande leçon du temps. Il rigidifie les opportunités, rigidifie les opinions, rigidifie le nombre d’amis, congèle vos choix, purée de verglas pour vos goûts, purée de verglas pour vos manies, pétrifié par la méduse à grosses dreads dès que vous vous retournez. C’est bien pour cela qu’il ne faut pas le faire. Un jour vous vous retrouvez avec une personnalité, des choses à faire, des obligations, tout un tas de petit tracas innocents qui finissent par vous faire une vie.

Alors plus que jamais, amis canins, jappons ! Je veux des grognements par milliers dans l’indifférence générale. Des hallalis et des curées de ketchup, de l’héroïsme fuligineux pour notre Chemin des Dames contemporain. A chacun sa baïonnette du bon goût, sa rasade d’eau de vie et en avant, marche, soldats de mes couilles ! Et tant pis si certains n’ont pas assez d’argent et arborent encore des pulls à rayures et des pantacourts, on ne sera pas regardant sur l’uniforme. Et tant pis si le troufion au cœur sensible n’achève pas l’otage à sa merci, ne nous arrêtons pas pour si peu. Et comme le disait encore Théo… « Tant pis la vie ! »

Rappelons-nous de cette grande phrase de feu Stupeflip : « Comme Goldman j’irai au bout de mes rêves, Et même si la chanson eh ben elle sert à rien, Je crois que ça me fera du bien de gueuler ce refrain… »

Vincent

Jappe, à mort

In Le Salaire du Jappeur on novembre 26, 2009 at 2:59

Ce court billet pour vous annoncer la mort du site www.jappe.fr, par excès de paresse et lacune de couilles. Une mort naturelle, somme toute.

A l’heure des bilans, après huit mois d’existence cahotante, je me vois forcé de reconnaitre que nous n’avons pas été à la hauteur de nos ambitions originelles – quand nous ne les avons pas, purement et simplement, reniées corps et biens.

Nous ne pouvons pas en vouloir aux lecteurs de ne pas nous avoir suivis, de ne pas avoir eu à notre place l’engouement qui nous faisait tant défaut : nous n’y avons jamais véritablement cru nous-même, à cette vaine entreprise de démolition à la petite cuillère.

Nous n’aurons, finalement, pas mordu grand monde. Mieux vaut sans doute regagner le chenil.

Continuez à scribouiller à votre aise, les amis. Ce sera sans moi.

Levallois Pierrot

Dear Boy

In Le Salaire du Jappeur, Musique, Tocades on octobre 13, 2009 at 10:51

01-70a Recording McCartney

Les étoiles pleuvaient normales au-dessus du Mc Donald’s de Saint-Gratien, et les maisons en pain d’épices respiraient, yeux fermés, le frais vent d’automne. On en menait pas large quand même. Ça restait le bled des suicidés, des petits trafics médiocres et peu rentables, du samedi soir zoné les deux mains froides glissées dans les poches du blouson avec une bière et un joint pour marquer le coup du week-end. Le minimum syndical de la détente.

Et puis de la laideur à plus savoir qu’en foutre, à droite, à gauche, en bas… pas évident. Mais Levallois aurait pu parler mieux de tout cela, lui qui depuis un an menait un combat vital contre cette ville. Ne pas se laisser engloutir au jour le jour, se ménager des couloirs d’air, taper des pieds pour se donner du courage. C’est sûr qu’il en prenait en pleine face, des éraflures sur les avants-bras pas belles à voir. Pourtant l’appartement donnait l’impression d’un îlot préservé, enfin plutôt une chambre sous-marine où la lumière et les sons extérieurs perceraient mais obliques, rendus inoffensifs par la densité de l’élément.

C’est dans cette chambre que convalescait le plus méchant des rédacteurs de Jappe, s’obstinant à fumer du tabac brun qui lui foutait des suées de chevreuil et lui grattait la gorge. L’œil noir et la chevelure fiévreuse, assommé, nerveux, excédé, je savais par avance qu’il allait être d’une intransigeante sévérité. Faut pas faire chier les malades, ils dégorgent déjà suffisamment avec leur corps pour qu’on ne vienne pas en plus leur parler de la troisième note d’un solo de Miles Davis.

Moi, urbain, je lui laisse le choix de l’enclenche. Il va trouver un disque pour se donner du combustible, de l’élan à la jactance. Le fond sonore c’est un tremplin à la confiserie du discours. T’en as pas, tes mots résonnent plus profonds que dans une cathédrale. C’est intimidant. Le fond sonore, c’est un peu l’eau du Léthé, tu dis n’importe quelle connerie tout s’efface sur l’ardoise.

Alors voilà qu’il trouve son inspiration, que ça s’enclenche, ça pétarade : « Vois-tu, il n’y a qu’une manière de recevoir dignement la sacro-sainte eucharistie… la belle communion dans la bouche… celle d’avant Vatican II… le rite avait son importance et il était beau… ne pas porter les mains sur le christ… ne pas se sentir digne de son contact… communion mystique avec un Dieu qui fond sous la langue et qui n’est pas tripoté par des mains velues… alors que maintenant, au creux de la paume le divin, plus impressionnant pour un sou, un petit fœtus en vadrouille qu’on pourrait écraser d’un geste… D’ailleurs la trajectoire a son sens, alors que l’hostie descendait dans notre bouche du divin à l’humain, c’est ces trous du cul d’athées qui remontent maintenant notre seigneur à leur bec… ils le rehaussent, le portent mais comme un corps sans vie… »

Moi je divague un peu, pas trop concentré parce que justement le fond musical ne joue pas son rôle. Il ne reste pas en place, revient à la surface, m’étourdit les oreilles, m’entraîne ailleurs.  Je ne suis plus là.

« C’est quoi ? » Interrompais-je mon catéchumène à rouflaquettes.

«  C’est RAM de McCartney, ça fait dix ans que je te dis de l’écouter ! »

Il ne faut pas forcer les rencontres, quand ça finit par venir ça s’impose naturellement, maturé à point des deux côtés pour se comprendre.

Dans le RER qui file comme une baguette de pain dans la nuit je chantonne cette chanson que je ne sais pas encore s’appeler « Dear Boy ». Et puis je réécoute l’album chez moi, j’apprends la petite histoire, les paroles qu’adresse McCartney à Lennon déplorant en substance qu’il ait rencontré son « citronnier nain »,  le tout sur une mélodie à pleurer (surtout pour ceux qui espèrent encore pouvoir écrire des chansons pop).

« I hope you never know, Dear Boy,
how much you missed,
And even when you fall in love,
Dear Boy, it won’t be half as good as this
I hope you never know how much you missed, Dear Boy. »

Comme le disait Céline: « Celui qui n’y perd point son souffle… n’est qu’un salaud navrant, bouseux, trou du cul de vache ! Irrémédiable et sans recours ! A noyer sans ouf ! illico ! Non dans les ondes qu’il sacrilège mais sous immensités d’ordures, cent mille tombereaux de purin fade. »

La réponse de Lennon ne se fait pas attendre, elle est d’une vulgarité musicale sans précédent. Dans l’indigent « How do you sleep ? » rien ne peut être relevé ; mélodie honteuse, paroles dignes d’un adolescent à qui on aurait collé un chewing-gum dans les cheveux et qui se vengerait maladroitement sur son agresseur. Grand vide méprisant et vertueux, que ne sauve même plus sa voix. On sent quelque chose de rassi et d’irrespirable quand Lennon ironise sur la mort de la mère de McCartney et sur la chanson que ce dernier lui avait écrite (Let It Be). Petit florilège: « Alors, tu fais toujours ce que te dit ta maman… pour moi tu fais de la musique d’ascenseur… ces débiles avaient raison quand ils disaient que tu étais mort. » Bref, la cour de récré.

C’est surtout d’une ingratitude musicale sans exemple. Même si McCartney tirait un peu sur la face d’assiette en mini-jupe il gardait cependant suffisamment d’estime envers Lennon pour le faire dans une belle forme et avec goût.

On s’abaisse toujours à abaisser ses ennemis, il faut au contraire les vouloir grands.

Vincent

Pour écouter l’album « RAM » sur Spotify : cliquer ici

Eloge de la propriété

In Le Salaire du Jappeur, Musique, Ruminations on septembre 15, 2009 at 11:49

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Voilà bien longtemps que je n’avais ressenti cette sensation. Comment la définir le moins mal possible ? Un contentement de haut vol, une joie qui tient du plaisir esthétique mais aussi du lien physique qui m’unit à la musique. Et ce lien il est là, entre mes mains, une pochette cartonnée que je scrute sous tous les angles, quelques photos des Zombies à l’intérieur, une notice biographique en anglais sans grand intérêt, la durée des chansons… J’en fais vite le tour ,mais j’y reviens bizarrement, comme si ma satisfaction se trouvait quelque part dans ces pages, sans toutefois que je puisse en localiser précisément l‘endroit.

Un nuage s’évide. La pluie fait disparaitre la conversation des voisins sous un rideau liquide. Il est vingt heures, je m’allume fièrement une cigarette et la première bouffée souffle sur la braise de mes neurones. Le temps était le même lorsque, adolescent, j’avais ramené un Sonic Youth à la maison. Un CD que je n’escomptais pas trouver chez l’unique et lamentable disquaire de la ville. Une enfance à fouiller consciencieusement les bacs, les doigts tachés de merde, à remuer les déchets , à se frayer un chemin parmi les T-shirt des Guns’n Roses, d’Iron Maiden ou de Bob Marley. Des récoltes de crèves-la-faim, pour sûr.

Une question frappe à la croisée des fenêtres : Pourquoi mon rapport à la musique était-il plus vivant ? En quoi pouvais-je être plus familier, plus proches, des artistes que j’écoutais ? Pourquoi cette sensation réapparait-elle maintenant ?

Il y a d’abord un fait évident : J’ai acheté un CD (chose qui ne m’était pas arrivée depuis longtemps). Il faut donc que j’interroge cet acte simple.

Le disque est dans le rayon, je le prends, le repose, ce n’est pas le moment, ton RMI a déjà pris des sérieux coups de hache. Je reviens sur mes pas, la jeune tête des Zombies appelle à l’insouciance, et alors, j’en crèverai ? … Je le paye avec une certaine joyeuse mauvaise conscience. Et j’oserais faire cette provocation, c’est bien parce que j’ai dépensé cet argent nécessaire que je me sens subitement plus proches des Zombies, qu’ils m’appartiennent en propre. D’un point de vue économique mon geste est une aberration : l’argent ne va aucunement aux artistes. La maison de disque ressort ses vieux catalogues qui sont maintenant libres de droit, la Fnac (magasin culturel pour le moins détestable) empoche le reste des bénéfices. Moralement, il eût été préférable de télécharger gratuitement cette musique plutôt que d’enrichir ces messieurs. A regarder l’échange d’un point de vue purement matérialiste (ou économique) j’ai éminemment tort. Mais c’est à mon sens oublier que l’échange, en tant que rationalité sociologique dépasse la sphère économique. En payant le disque j’ai sacrifié un des possibles neutres que me donnait l’argent, je me suis donc rendu digne du don que me faisaient les Zombies. C’est en repensant à Mauss et à son fameux potlatch ( le don qui est fait implique de rendre en retour et créé ainsi des obligations mutuelles et du lien social) que cela m’est apparu évident. La propriété n’est pas un vil sentiment égoïste d’accumulation et de sécurité. Si nous sommes ce que nous avons, encore faut-il s’entendre sur ce qu’est « avoir ». Il est a présager qu’un matérialiste dur ne comprendra jamais qu’il y a dans l’objet m’appartenant quelque chose qui ne ressort pas de cet objet et qui me lie à autrui. Les Polynésiens diraient son mana, sa force magique, l’âme de l’objet.

Pour reprendre mon exemple, les Zombies m’appartiennent d’autant plus qu’il m’en a coûté de les avoir, que j’ai dû payer le don de leur musique. Je suis avec eux ici dans un lien vivant de réciprocité ; ils entrent alors dans mon histoire. Quand tout est à tout le monde, le lien vivant n’existe plus, le propre s’efface avec le sacrifice obligatoire qui doit me lier aux autres. Lorsque j’écoute de la musique gratuitement sur internet, rien ne me rattache aux artistes. Ils sont là, disponibles, sans effort, et ce don sans contrepartie implique que nous restions toujours extérieurs à eux. Tout se confond en magma d’heures d’écoute, sans bord distinct, sans relief particulier. Il est à penser que ceux qui œuvrent pour la gratuité de la musique, sur la base de principes humanistes abscons, ne peuvent aborder l’art que sous la forme d’une consommation.

S’approprier par l’échange, avoir un rapport vivant à autrui, l’intégrer dans son histoire nécessite l’obligation de rendre et de se sacrifier. La propriété, loin d’être privative, est alors le lien affectif fort qui me lie à l’œuvre de quelqu’un qui me devient proche.

Tant qu’il y aura de la propriété, un rapport intime à l’art et aux artistes sera donc conservé.

Vincent

Comme il nous est rassurant d’être aisé

In Le Salaire du Jappeur on juin 13, 2009 at 10:02

hommard royal

La vraie aisance ne manque pas de clichés. C’est du mou avec une foule de fantaisies, de rêves accessibles, de petites pulsions vite comblées, une boite de chocolats remplie à dégueuler. C’est bien embêtant, puisqu’il faut tout de même vivre là-dedans.

Pour ma part, je vais tenter d’expliciter mes ressorts fantasmatiques de compromis, traître devenu vulgaire salarié. Après des années de néant social, se retrouver salarié moyen. Avoir finalement cédé a la pression, s’être compromis en se lançant énergiquement dans la rat race comme disent les britanniques, et s’en tirer avec un relatif succès. Il faut pourtant bien habiter ce trop-plein, car on ne peut pas se dire tous les jours « Tu es casé maintenant, tu occupes une place normale dans l’ordre normal d’un cosmos fini » et pourtant se lever encore pour aller travailler.

Le compromis est une pierre qui tombe avec une conscience. Il se dit donc : “Mon existence est un projet que je dirige, ma situation sociale est le moyen de cette exigence première.” Il se sent fort d’avoir su faire les bons compromis et se croit plus malin que tout le monde parce que lui, au moins, il n’est pas dupe du jeu. D’ailleurs il ne dit pas qu’il a fait des compromis, mais des choix. Nuance, car ceux-ci tiennent ainsi lieu de « sacrifices judicieusement mesurés et ordonnés a des fins précises ». Quelles fins ? Quand seront-elles réalisées ? Bien malin si vous parvenez a tirer de lui ces informations précises et cruciales. Il s’en tirera* en disant qu’il n’aime pas dévoiler tous ses projets avant qu’ils ne soient accomplis. Vous vous sentez alors en droit de suspecter qu’il n’est au fond nul authentique projet, et que la justesse de ses choix n’est rien d’autre que la pression du trop-plein qui se libère un peu. Tout son environnement s’acharne a lui extorquer des comptes, mais son orgueil lui fait croire qu’il choisit librement de les rendre. Après ça, il va piocher des modèles édifiants parmi la pléthore de figures épiques et machiavéliques qui parade dans la doxa, et avec des biographies d’artistes il peut rationaliser sa conformité.

Pour ce qui est de la postérité, c’est un coeur trop sec et un monde déjà tellement plein de monde qu’il n’a ni la capacité ni le souci de s’en préoccuper.

Vous trouvez que ca ressemble trop a Vincent ? Qu’est-ce que vous voulez, quand on est pauvre faut bien faire avec la chose des autres.

P. Roquet, pauvre en esprit

*MFL

Comme il nous est bien confortable d’être pauvre

In Le Salaire du Jappeur on juin 8, 2009 at 9:21

Kebab

La vraie pauvreté n’a pas d’images. C’est du dur sans fantaisie, sans projet viable, des petites percées de velléités vite étouffées, du rien en Tupperware. C’est bien embêtant, puisqu’il faut tout de même vivre là-dedans.

 

Tenez, par exemple, moi, si vous me tenez tout cru dans ce faux plat de présent, y’a pas lourd à fantasme. Ma vie c’est du détail qui tient des journées, comme hier sur le banc, alors que l’estomac plein je m’apprêtais à jeter le papier graisseux qui avait contenu feu mon sandwich ; par un geste que je ne saurais expliquer (mettez pour faire court, une conscience débile mais aiguisée qui me force à tout vérifier avec minutie), je rouvre donc l’emballage que j’avais préalablement froissé. Et qu’y vois-je ? Trois frites froides dont l’une, éclatée en son milieu laissait sortir comme un bourrelet de purée. Deux orphelines entourant un curieux Seppuku de pommes de terre. Elles avaient dû tomber là , alors que tout occupé à ma restauration, ma main s’était détendue et relâchant un peu trop la pression sur les deux tranches parallèles de pain une partie du supplément frites chutait vertigineusement comme un gravier dans une chaussette. Malheureuses défuntes. Ma main se transforma instantanément en une de ces pinces que l’on voit dans les manèges de forains et qui vous font tomber des peluches dont les couleurs passées sont la résultante de la réverbération du soleil sur un cube en plexiglas. Avec dextérité, donc, je descends au fond du sachet, j’en extirpe mes frites comme le ferait un médecin d’une tumeur maligne et je les avale comme ne le ferait pas un médecin d’ une tumeur maligne… Fin.

Oh, je puis ajouter encore que la sensation dans la bouche fut désagréable pour ces deux raisons conjuguées :

 

I. Les frites avaient eu le temps de se ramollir en refroidissant.

II. Je n’avais objectivement plus faim puisque l’ingurgitation des frites s’était logiquement faite après celle d’un sandwich assez roboratif.

 

Voilà le quotidien d’un rmiste de vingt-sept ans. Ensuite, il s’allume une cigarette pour bien se signifier qu’il y a eu un avant et un après cette odyssée, pour inscrire physiquement dans sa bouche, dans sa gorge, dans ses poumons un rien d’autant plus irréel qu’il n’est partagé par personne.

 

Mais suivez moi, je vais vous dévoiler en toute impudeur le petit théâtre fantasmatique d’un jeune miséreux car il faut bien habiter cette pauvreté, car on ne peut pas se dire tous les jours « Tu es invisible maintenant, tu n’as plus de secrets à cacher » et pourtant se lever encore. Écoutez donc comment il tient droit et s’enfonce droit.

 

Le choix de vie :

Le rmiste est une pierre qui tombe avec une conscience. Il se dit donc: « Mon existence est une œuvre d’art que je façonne, ma situation sociale est la résultante de cette exigence première. » Il se sent fort de ne pas avoir fait de compromis et chérit par dessus tout une liberté et un temps libre dont il n’use pas. Or, d’œuvre d’art il n’est point. La pureté de sa non-compromission n’est rien d’autre que l’anonymat qui l’entoure comme un cercle lumineux. Nulle ne lui demande des comptes mais son orgueil lui fait croire qu’il choisit librement de ne pas avoir à en rendre. Sa dernière figure identificatrice se construit en fouillant dans les éternels thèmes galvaudés de la bohème et des maudits. Avec de bons vieux exemples de biographies d’artistes, il peut enfin rationaliser sa pauvreté et donner du sens à ce qui n’en a pas.

 

L’histoire tranchera :

La petite bête qui tient par le  »un jour ils verront » continue à gratter nerveusement sa paroi friable en se disant que l’histoire donnera raison à cette vie de misère. La bête meurt. On se souvient d’elle comme d’un animal terreux et austère, puis on se débarrasse de ce souvenir déplaisant qui sent le renfermé. L’histoire a tranché.

Le plus drôle avec ce genre de bestiaux ayant une confiance étrange en l’histoire, c’est bien qu’ils ne font rien pour y rester. Alors que la postérité demande de ce mêler un minimum aux autres hommes, eux croient que la simple émanation de leur œuvre superbe s’imposera logiquement par la force de sa propre harmonie. Ils ne pataugent pas dans la boue du social, grand bien leur en fasse, mais qu’espèrent-ils alors être relevés par l’histoire mondiale?

 

Voilà deux de mes petits renversements dévoilés.  Ô vous, mes frères en pauvreté, montrez-moi de ces retournements d’acrobates qui vous font croire saisir votre vie, et rions ensemble de ces prétentions misérables.

 

 

Vincent